Au début de 2025, l’Ouganda a lancé en moins d’une semaine un essai vaccinal contre le virus Ebola. Un modèle de réactivité et de coordination en temps de crise sanitaire.
Le 30 janvier 2025, 3 cas d’Ebola sont confirmés à Kampala, la capitale ougandaise. Dès le 3 février, un essai clinique est lancé pour tester un vaccin expérimental, le tout premier conçu contre la souche du virus en cause, appelée souche Soudan. Cependant, l’épidémie se termine spontanément en avril. Si, au total, on dénombre « seulement » 14 cas, dont 4 décès, la réponse sanitaire, elle, a marqué un tournant.
« C’est la première fois que nous parvenons à lancer un essai clinique aussi rapidement, tout en respectant toutes les étapes réglementaires », se félicite le professeur Bruce Kirenga, directeur du Makerere University Lung Institute. Ce centre de recherche basé à Kampala a piloté le projet aux côtés de l’Institut ougandais de recherche sur les virus, du ministère de la Santé et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), avec le soutien du Centre de recherches pour le développement international. Développé par l’International AIDS Vaccine Initiative (IAVI), le vaccin testé pourrait à terme constituer une arme cruciale contre cette souche redoutable, dont le taux de mortalité est d’environ 50 %.
Une réponse qui s’appuie sur l’expérience
Depuis 2000, l’Ouganda a été confronté à six épidémies d’Ebola, toutes causées par le virus Soudan. Ces expériences ont renforcé les capacités de préparation du pays, estime Bruce Kirenga, tout comme la pandémie de COVID-19, qui a stimulé la structuration de chaînes logistiques, la formation du personnel de santé et l’amélioration des infrastructures.
En 2022, lors de la précédente flambée épidémique, un premier essai clinique était prêt à démarrer dans le pays. Mais le contrôle de la maladie après quelques mois avait empêché son lancement. Du point de vue de la recherche, « l’occasion avait été manquée, mais le protocole était là. Nous l’avons actualisé chaque année. Quand les cas sont apparus cette fois-ci, tout était prêt », explique Bruce Kirenga.
Le lancement rapide a été rendu possible grâce à plusieurs facteurs clés, souligne-t-il : des fonds déjà mobilisés, des stocks de vaccins disponibles sur place (2160 doses selon l’OMS), une chaîne du froid fonctionnelle pour le stockage et le transport des vaccins ainsi que des équipes scientifiques aguerries. Le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a d’ailleurs salué la réponse ougandaise lancée « en un temps record », soulignant la capacité de celle-ci à garantir « le respect total des exigences réglementaires et éthiques nationales et internationales ».
L’essai a été basé sur la stratégie de « vaccination en anneau » : dès l’identification d’un cas, les personnes ayant été en contact étroit avec le ou la malade sont vaccinées, ainsi que les contacts de ces contacts. L’objectif est de monter une barrière immunitaire autour du foyer d’infection pour empêcher la propagation du virus, qui se fait par contact direct avec les fluides corporels d’une personne symptomatique (sueur, salive, vomissures, saignements ou diarrhées).
Cette méthode a récemment fait ses preuves lors d’une précédente épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo, au cours de laquelle plus de 260 000 personnes ont été vaccinées – contre une autre souche, dite Zaïre. (Cette souche sévissait de nouveau dans le même pays au moment où ce magazine partait sous presse.) En 2015, un essai conduit en Guinée sous la direction d’Ana Maria Henao-Restrepo, médecin-chercheuse à l’OMS, avait déjà confirmé que la vaccination en anneau pouvait stopper la transmission. Spécialiste reconnue des stratégies vaccinales contre Ebola, la Dre Henao-Restrepo a également contribué à la supervision de l’essai ougandais en 2025.
Pour la récente flambée ougandaise, au moins 17 anneaux de vaccination ont été constitués puis répartis de manière aléatoire afin que les personnes ciblées reçoivent le vaccin immédiatement ou après un petit délai. « Tout le monde savait exactement quoi faire. Les coordinateurs de terrain avaient été formés, les équipements étaient prêts. Rien n’a été laissé au hasard », dit Bruce Kirenga.
Des solutions par et pour l’Afrique
Le faible nombre de cas n’a pas permis de statuer sur l’efficacité du vaccin. Toutefois, cette opération a mis en lumière la qualité des collaborations internationales, notamment Sud-Sud. Les scientifiques ougandais ont bénéficié de l’expérience de collègues ayant mené un essai similaire en Afrique de l’Ouest lors de la grande épidémie d’Ébola-Zaïre de 2014-2016. Des échanges qui ont permis d’optimiser les protocoles dès le départ.
Mais au-delà de l’efficacité organisationnelle, cette mobilisation pousse à s’interroger sur l’équilibre mondial des responsabilités face aux épidémies. Le professeur Bruce Kirenga s’inquiète du désengagement des États-Unis du président Donald Trump, qui a annoncé en janvier son retrait de l’OMS : « Il s’agit d’une menace pour la sécurité sanitaire globale. Une épidémie peut émerger n’importe où et se transformer en pandémie. Les réponses doivent être concertées. »
Les États-Unis restent historiquement le plus grand contributeur financier de l’OMS. Leur retrait menace le financement de nombreux programmes de surveillance et de réponse aux épidémies, en particulier dans les pays à faibles ressources. En Ouganda, lors de la précédente épidémie d’Ebola, Washington avait mobilisé 34 millions de dollars pour financer la gestion des cas, la surveillance et la prévention, selon l’ambassade américaine à Kampala. Cette fois, en 2025, aucun financement américain n’a été engagé, selon l’IAVI… Début mars, les Nations unies ont dû lancer un appel d’urgence de 11,2 millions de dollars pour soutenir la riposte en Ouganda.
Ce vide laissé par les donateurs traditionnels renforce, selon Bruce Kirenga, la nécessité de bâtir des réponses locales. Il plaide pour un renforcement des mécanismes régionaux. Selon lui, des institutions comme les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), qui ont récemment lancé le Fonds africain de lutte contre les épidémies, doivent jouer un rôle central. « Nous ne pouvons pas simplement attendre l’aide extérieure. Il faut des solutions conçues par et pour les pays africains. »
Il insiste aussi sur l’importance de maintenir des stocks de vaccins expérimentaux dans la région : « Plus les épidémies deviennent fréquentes, plus l’accès rapide aux produits est vital. On ne peut pas dépendre de livraisons internationales qui sont ralenties en pleine urgence. » Il est formel : l’épisode de 2025 confirme que les pays africains ne sont pas condamnés à subir les crises, mais peuvent y répondre avec efficacité et leadership.

Le programme décrit dans cet article et la production de ce reportage ont été rendus possibles grâce au soutien du Centre de recherches pour le développement international du Canada.
Le candidat-vaccin contre le virus Soudan repose sur la même technologie que l’ERVEBO, le premier vaccin homologué contre Ebola – souche Zaïre –, mis au point par le Laboratoire national de microbiologie du Canada. Il utilise un virus inoffensif de la stomatite vésiculaire (rVSV), qui contient les instructions génétiques pour fabriquer une protéine de surface de la souche Soudan.