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21 octobre 2021
Temps de lecture : 4 minutes

L’étonnant marché des animaux de zoo

Éléphant d’Afrique se promenant dans son enclos au Zoo de Granby. Tous les animaux figurant dans ce reportage habitent dans cet établissement. Photo: Donald Robitaille

Comment les zoos se procurent-ils de nouveaux pensionnaires? Sans jamais sortir leur porte-monnaie… ou presque! Plongeon dans l’univers des acquisitions animalières.

Il y avait un moment que le Zoo de Granby lorgnait les potamochères. Quand Chantal Routhier a vu passer sur les réseaux sociaux que deux femelles venaient de naître au zoo de Toronto, elle a tout de suite manifesté son intérêt auprès de l’établissement. Cinq mois plus tard, ces drôles de cochons sauvages d’Afrique arrivaient à Granby avec une poche de moulée dans leurs valises. Le montant de la facture ? 0 $. Qu’a reçu le zoo de Toronto en échange ? Absolument rien.

Quel bel élan de générosité ! « En réalité, de nos jours, c’est très rare qu’on mette une somme d’argent sur un animal », explique Mme Routhier, la curatrice du zoo québécois. Elle y travaille depuis 1986 et son regard pétillant confirme que sa passion est toujours intacte. « Dans notre communauté, on s’entraide beaucoup. On envoie des individus ailleurs sans rien facturer et l’on en reçoit sans rien payer. » Sauf bien sûr les frais relatifs au transport et aux soins vétérinaires, supportés par le zoo d’accueil. Si une contribution financière est demandée, elle est généralement destinée à un fonds pour la conservation d’une espèce ou à un fonds de recherche destiné à accroître les connaissances afin de trouver des traitements pour des maladies communes à certains animaux. Comment et pourquoi s’est établi ce système ?

On est bien loin de l’époque des ménageries et des premiers zoos européens, à l’orée du 19e siècle. Les maîtres du commerce mandataient alors des explorateurs pour capturer mammifères et volatiles exotiques aux quatre coins du monde et monnayaient les (rares) survivants de ces traversées.

Jusqu’aux années 1970, les parcs zoologiques s’approvisionnaient ainsi régulièrement auprès de marchands d’animaux qu’ils payaient rubis sur l’ongle. C’est à ce moment que les critiques sur la captivité des animaux et la sortie de bêtes sauvages de leur milieu naturel − qui se faisaient déjà entendre depuis le début du siècle − se sont amplifiées dans la presse.

Pour des raisons éthiques et pratiques, car ils craignaient une diminution des sources habituelles d’approvisionnement, les zoos ont décidé de modifier leurs façons de faire en éliminant presque toutes les transactions financières. Les échanges constituent désormais « 99 % des transactions », selon Alexis Lécu, vétérinaire et directeur scientifique du Parc zoologique de Paris.

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L’étonnant marché des animaux de zoo

Qu’est-ce qu’un zoo ou un aquarium agréé ?

Assez méconnu du public, l’agrément est une reconnaissance qu’un zoo ou un aquarium s’engage à répondre à des standards de qualité quant aux soins et au bien-être des animaux, à participer à la conservation des espèces ainsi qu’à la recherche scientifique. L’Association of Zoos and Aquariums est nord-américaine alors que l’Association européenne des zoos et aquariums fait un travail similaire sur le Vieux Continent. Chez nous, Aquariums et zoos accrédités du Canada regroupe 30 installations au pays, et 7 établissements québécois en sont membres (dont le Biodôme de Montréal et le Zoo de Granby). Cet agrément est accordé au terme d’une inspection rigoureuse des installations par un groupe d’experts du milieu zoologique (des vétérinaires, des responsables des acquisitions, etc.), qui a lieu tous les cinq ans.

 

Comme des poissons dans l’eau

Le chéquier n’est ainsi dégainé qu’en de rares occasions et, le plus souvent, il s’agit d’acquisitions de poissons et d’invertébrés aquatiques pour enrichir les « collections », comme on dit dans le milieu. Une partie de l’explication viendrait du fait qu’il est difficile de faire se reproduire des poissons en captivité. On achète donc certaines espèces à des vendeurs spécialisés qui recueillent les spécimens dans la nature et les revendent aux aquariums, aux zoos et au public.

De plus, ce marché serait davantage accepté socialement en raison du désintérêt général à l’égard du sort des poissons et des invertébrés, indique en entrevue Violette Pouillard, qui a réalisé une foisonnante enquête sur les premiers zoos européens pour son ouvrage Histoire des zoos par les animaux : impérialisme, contrôle, conservation. « Il y a une sorte de marginalisation de ces espèces de la part des associations de protection de la faune et des mouvements d’opposition, qui privilégient ce qui est plus facile à appréhender et aussi à présenter dans les médias. Par où commencer quand vous avez des centaines d’espèces ? Pour des questions stratégiques, par celles qui attirent le plus l’attention », dit cette chercheuse du Centre national de la recherche scientifique à Paris.

Ainsi, la dernière pieuvre exposée au Zoo de Granby a été achetée d’un pêcheur commercial de Vancouver. « Elle venait de la mer : soit je la gardais en vie pendant trois ou quatre ans [son espérance de vie], soit elle finissait sur la table d’un restaurant de Vancouver », rappelle Chantal Routhier avec son franc-parler.

À l’aquarium de la baie de Monterey en Californie, où l’on se concentre sur la mise en vitrine d’espèces animales et végétales locales, on préfère s’approvisionner directement dans la « cour arrière », c’est-à-dire dans les eaux froides du Pacifique qui bordent le célèbre établissement. « Environ 80 % de nos espèces exposées proviennent de là », précise Scott Reid, responsable des collections, en pointant par la fenêtre l’océan qui se déroule sous ses yeux. Son équipe de biologistes et lui y ont accès grâce à un permis de l’État de la Californie, qui opère une supervision très serrée. « Les petits poissons tropicaux et les invertébrés comme les anémones, on se les procure plutôt auprès de détaillants », ajoute celui qui travaille à l’aquarium depuis 1997.

Préserver l’ADN

Pour ce qui est du reste des animaux en vedette dans les zoos, on peut facilement compter sur leur progéniture pour grossir leurs rangs sans avoir à piger dans la savane.

À partir du milieu du 20e siècle, l’amélioration des conditions de vie et des connaissances médicales a permis aux animaux en captivité de se reproduire. Il existe toutefois un côté pernicieux à cette stratégie : toutes les girafes aujourd’hui présentées dans les zoos canadiens agréés sont apparentées ! « Chez les espèces communes, comme le raton laveur, il n’est pas nécessaire de surveiller la génétique de près », mentionne Gheylen Daghfous, conservateur des collections animales au Biodôme de Montréal.

Mais pour 500 espèces animales, dont la girafe, la délicate question de la génétique entre dans l’équation des emplettes zoologiques afin de garder le plus de diversité dans les populations. Les couples sont minutieusement appariés pour éviter la consanguinité. Ainsi, l’Association of Zoos and Aquariums (AZA) a mis en place en 1981 le plan pour la survie des espèces (Species Survival Plan ou SSP), un programme qui fournit chaque année aux établissements agréés ses recommandations au sujet des transferts et de la reproduction. Chacune des 500 espèces critiques a son SSP.

Cindy Kreider, qui a passé 41 ans au zoo d’Erie, en Pennsylvanie, en tant que curatrice et directrice, était jusqu’à récemment chef du SSP des léopards de l’Amour. Elle explique que les SSP sont une affaire de long terme : on veille au « bagage génétique pour les 100 prochaines années. Si la population en captivité est peu nombreuse, cela représente tout un défi ! » dit la nouvelle retraitée. Les animaux doivent idéalement avoir un bagage génétique aussi varié que leurs comparses sauvages − ce qui serait le cas des léopards de l’Amour. « Comme la population sauvage est peu nombreuse [on compte tout au plus une centaine d’individus], elle est peut-être même plus génétiquement déficiente, puisqu’on pourrait très bien y trouver des cas de reproduction entre parents et enfants », avance-t-elle.

Pour brasser le bassin d’ADN, il peut être nécessaire d’ajouter du sang neuf, comme cela arrive avec les espèces qui se reproduisent en captivité à l’aquarium de la baie de Monterey. « Pour les espèces n’ayant pas une longue espérance de vie, telle la méduse, au bout d’un certain moment, on doit aller pêcher une nouvelle lignée parentale pour que les générations suivantes conservent leur vigueur », signale Scott Reid.

Des surplus et des anovulants

Débusquer ses futurs pensionnaires sur les réseaux sociaux n’arrive pas tous les jours. C’est pourquoi chaque individu tenu en captivité possède un numéro répertorié dans le logiciel ZIMS (Zoo Aquarium Software Management), qui le suivra toute sa vie.

Le ZIMS contient de précieux renseignements sur l’arbre généalogique des animaux. Les établissements y affichent leurs animaux en surplus. Une sorte de Kijiji payant auquel sont abonnés 1 100 zoos et aquariums à travers le monde, agréés ou pas. « Cela permet de voir que telle espèce dans tel établissement a eu des petits, alors si l’on est intéressé, on peut contacter le personnel et amorcer la discussion », déclare Gheylen Daghfous, du Biodôme de Montréal.

Les zoos agréés préfèrent nettement transférer leurs pensionnaires dans d’autres lieux membres d’associations reconnues (voir l’encadré ci-contre). « On essaie de les prioriser parce qu’ils ont des standards de qualité à respecter, souligne Scott Reid. On veut s’assurer que les animaux offerts se retrouvent dans une bonne maison. »

Cela dit, les parcs zoologiques ne sont pas des pouponnières. « Je ne vais pas faire se reproduire tous les animaux juste pour avoir des bébés ! s’exclame Chantal Routhier, la curatrice du Zoo de Granby, qui est agréé par l’AZA et Aquariums et zoos accrédités du Canada. On gère les populations selon les besoins. C’est pour cette raison que les coordonnateurs de SSP sondent souvent les zoos pour savoir lequel est prêt à prendre plus d’animaux et à en échanger. » Dans le cas où les besoins quant à la reproduction ne pressent pas, on peut recourir à la contraception, une pratique très courante en Amérique du Nord pour éviter de se retrouver avec 12 zèbres sur les bras et aucun zoo pour les accueillir.

La philosophie européenne diffère passablement. Certains zoos ne répriment pas les comportements naturels de l’animal en captivité. Quitte à euthanasier les bébés excédentaires lorsqu’aucun établissement ne souhaite les acquérir. Évidemment, cette pratique amène son lot de questions éthiques. « Est-ce que la reproduction est vraiment indispensable au bien-être animal ? Posez-vous la question pour l’humain et vous n’êtes pas plus avancé ! » remarque Alexis Lécu, du Parc zoologique de Paris. Il avoue avoir passé de nombreuses soirées à débattre du sujet avec ses homologues scandinaves. « Scientifiquement, on n’arrive pas à démontrer qu’un animal qui se reproduit se porte mieux que celui qui ne se reproduit pas. C’est très subjectif. »

Il évoque notamment le cas de Marius, le girafon du zoo de Copenhague, dont l’euthanasie a fait les manchettes en 2014. Disséqué devant un groupe scolaire avant que les morceaux de sa carcasse soient offerts aux lions, le jeune mammifère était en pleine santé, mais considéré par les coordonnateurs d’espèces de l’Association européenne des zoos et aquariums comme « non nécessaire », puisque ses gènes étaient déjà bien représentés en Europe. Le mâle d’un an avait été mis sur une liste de surplus. En vain.

Chantal Routhier aurait bien aimé le sauver. Mais les exigences de l’Agence canadienne d’inspection des aliments, qui visent à éviter que des maladies ou des pathogènes entrent au pays, ne le lui permettaient pas. « La girafe est un ruminant et l’animal est automatiquement interdit d’entrée, car les risques sont trop élevés. » La chaise musicale entre les zoos est en effet complexe et chaque transfert demande une flopée de permis, de documents légaux, d’autorisations des instances fédérales, d’examens médicaux, de quarantaines et des mois, parfois même des années de travail.

Les exceptions à la règle

Il arrive que de nouveaux visages ne proviennent ni d’un autre zoo ni d’un achat planifié. Il peut s’agir de dons du public ou de saisies aux douanes, « bien qu’on ne puisse pas tout accepter, pour des questions d’espace, et ce n’est pas le but premier du zoo », précise Chantal Routhier.

Ces animaux peuvent aussi venir de refuges ou de sanctuaires. C’est le cas de Macéo, l’un des pumas du Parc zoologique de Paris. Ce jeune mâle attaquait des troupeaux domestiques au Chili et a donc été placé dans un refuge. « Les zoos chiliens ont déjà trop de pumas, alors ces animaux sauvages ont peu d’avenir quand ils ne peuvent pas être réintroduits dans leur milieu naturel, dit Alexis Lécu, qui est également consultant pour le Programme européen pour les espèces menacées (l’équivalent européen des SSP), entre autres pour les lémuriens et les girafes. Je suis allé sur place et l’on a enseigné aux agents chiliens à anesthésier leurs pumas, à faire des prélèvements pour la recherche et à poser des colliers. En contrepartie, on a retiré du refuge cet animal, qui était gardé dans de mauvaises conditions, pour l’amener ici. Et il s’est reproduit, alors on est assez fiers de pouvoir dire que les gènes du puma de Patagonie sont à Paris ! Il est toujours en captivité, mais, au moins, on a pu améliorer son bien-être. »

Comme quoi le partage des connaissances peut faire office de monnaie d’échange, le savoir, lui aussi, valant son pesant d’or !

Acquérir pour mieux libérer ?

Le billet des animaux de zoo est la plupart du temps un aller simple. Si plusieurs programmes de conservation tentent de préserver la diversité génétique et de sauver certaines espèces menacées, les remises dans la nature sont plutôt rares − bien qu’il y ait plusieurs cas d’espèce, comme le cheval de Przewalski, le lamantin et le condor des Andes.

La sauvegarde et la remise en liberté sont un travail de longue haleine ; on ne libère pas un léopard né dans un zoo au beau milieu d’une prairie, car il risquerait de succomber dans les mois suivants sous les dents d’un prédateur ou de se retrouver trop près d’humains.

Relâcher un animal dans son environnement peut parfois prendre plusieurs générations, et c’est l’apanage de spécialistes de la conservation. « Ils ont des connaissances en matière de géopolitique, de climat, de ressources… C’est un tout autre métier que le nôtre et c’est pourquoi les relations entre les zoos, les associations locales et les biologistes de terrain sont si importantes », dit avec humilité le directeur scientifique Alexis Lécu.

Et il serait erroné de penser qu’une espèce plus petite est plus facile à remettre en liberté. Une étude du zoo de Chester, en Angleterre, a montré que l’une de ses espèces de grenouilles nées en captivité avait adopté un chant de séduction différent de ses semblables à l’état sauvage. Une différence qui peut s’avérer problématique, puisque cette grenouille ne parle plus le même langage que ses potentielles conquêtes dans la nature. « Ce sont des subtilités qu’on a intérêt à connaître avant de remettre ces animaux dans leur habitat naturel », indique Alexis Lécu.

Si les acquisitions peuvent prendre du temps, les libérations dans la nature peuvent en demander encore bien davantage !

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