Publicité
02-07-2018

Laboratoires vivants ou sites purement touristiques? Outils de conservation ou lieux de misère animale? Capables du meilleur comme du pire, les zoos ne laissent personne indifférent. 

Le Zoo de Falardeau adore les jeunes animaux. La page Facebook de l’institution du Saguenay–Lac-Saint-Jean, laquelle compte près de 45 000 « J’aime », est parsemée de photos de mignons lionceaux ou de bébés tigres, qui ressemblent à s’y méprendre à des chatons. Le public est d’ailleurs invité à visiter ces attendrissantes boules de poils dans de petits enclos que le propriétaire, Daniel Gagnon, appelle la pouponnière. Chose rare, les visiteurs peuvent même, s’ils le désirent, les câliner.

La clé de ce tour de force ? Séparer les petites bêtes de leur mère dès leurs premiers jours de vie. Le propriétaire explique son approche. « Notre but est de désensibiliser l’animal à la présence humaine afin qu’il soit heureux en captivité. Nous ne le dressons pas, nous le conditionnons tout simplement à l’humain », explique cet ingénieur de formation dont l’établissement accueille plus de 100 000 visiteurs par année. Qui ne rêve pas de prendre un selfie avec un kangourou ?

Susan Shafer, elle, n’y rêve pas. Au contraire, la directrice générale de l’Association des zoos et aquariums du Canada (AZAC, qui représente 31 institutions sur plus de 200 au Canada) déplore vivement cette pratique. « Comprenez-moi bien. Je ne suis pas contre le fait d’exposer des animaux en public. Ce qui m’interpelle, c’est cette manière de faire qui les amène à subir beaucoup de stress et à entrer en contact avec de potentiels agents infectieux. »

Ce n’est pas la première fois que l’AZAC dénonce une telle situation au Québec, une province où seuls 7 zoos et aquariums sur près de 40 sont dûment accrédités. L’organisation s’indigne notamment de cette pratique qui consiste à séparer les petits de leur mère. « Cela transgresse les normes internationales fondées sur la science et l’éthique en matière de soins des animaux, dit Mme Shafer.

Un animal doit pouvoir entretenir une relation normale avec sa mère pour agir adéquatement, seul comme avec les siens. » Sans cette connaissance, les animaux ne savent pas qui ils sont, ce qui se traduit par une vie de moindre qualité en captivité; c’est le phénomène «d’imprégnation», décrit par le détenteur du prix Nobel de physiologie Konrad Lorenz.

Si de tels cas sont possibles au Québec, c’est que seule l’obtention d’un permis de centre d’observation de la faune ou de jardin zoologique est nécessaire pour opérer en toute légalité – à la différence du premier, le second permet la captivité d’animaux exotiques.

Pour mettre la main sur un tel permis il suffit de se plier à la Loi sur la conservation et la mise en valeur de la faune, ainsi qu’au Règlement sur les animaux en captivité du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, un cadre légal somme toute peu restrictif. Un resserrement du Règlement est à venir; la version prépubliée, en décembre 2017, spécifie que « tout mammifère né en captivité doit pouvoir bénéficier des soins fournis par ses parents, selon la biologie de son espèce ».

LISEZ LA SUITE DE CE REPORTAGE DANS LE NUMÉRO JUILLET-AOÛT 2018

Pour accéder à l’article complet, consultez notre numéro de juillet-août 2018. Achetez-le dès maintenant.

Le Québec aura ainsi une longueur d’avance sur l’Ontario, où ce sont les municipalités qui légifèrent selon leur bon vouloir, ce qui favorise les zoos ambulants, véritables bidonvilles animaliers. Notre province restera toutefois à des lieues du Nouveau-Brunswick où le gouvernement a déposé en novembre 2017 un projet de loi qui obligera les zoos et aquariums actifs à être accrédités par l’AZAC.

 

Laboratoires vivants

Il n’y a pas que du mauvais dans le monde des jardins zoologiques dont la mission a considérablement évolué depuis l’ouverture de celui de Londres, en 1828, ce qui en fait la plus vieille institution du genre. Au diable les ménageries où des bêtes (et, parfois, des  humains…) vivaient derrière des barreaux. Désormais, les zoos – du moins les plus grands – sont des laboratoires vivants qui investissent dans des programmes de recherche afin de développer de meilleures connaissances du monde animal.

Des chercheurs américains ont d’ailleurs quantifié l’apport des zoos et aquariums membres de l’Association américaine des zoos (AZA) à la recherche scientifique animalière. Entre 1993 et 2013, les 228 établissements membres de l’AZA ont contribué à « au moins » 5 175 études parues dans des journaux scientifiques crédibles, rapportent-ils dans les pages de la revue Facets.

Des dizaines d’initiatives de conservation et de recherche ont cours dans les zoos accrédités au Québec – l’AZAC fait même de ces projets une condition sine qua non d’accréditation. Le Zoo sauvage de Saint-Félicien a par exemple participé à une recherche sur l’adaptation des ours blancs aux différentes variations de température, menée par Janel Kuska, une chercheuse de l’université de Guelph, en Ontario. « Elle voulait en connaître plus sur leur adaptabilité à la chaleur en récoltant diverses données sur leur température interne, leur taux de cortisol dans le sang et les selles, etc. Cela va nous renseigner sur les impacts des changements climatiques chez cette espèce, qui en est tout particulièrement victime », estime Christine Gagnon, directrice de l’éducation et de la conservation de l’institution jeannoise.

Le Zoo de Granby consacre chaque année 1,5 % de son budget d’opération aux projets de conservation, souligne Patrick Paré, biologiste et directeur de l’éducation et de la conservation. Son équipe travaille par exemple au rétablissement de la tortue molle à épines, une espèce menacée au Québec. D’ici 2020, plus de 2 000 jeunes tortues devraient être relâchées dans la nature, après avoir été incubées en laboratoire. « Nous collaborons en plus avec l’Université Concordia depuis 2009, entre autres sur des questions relatives aux habitats de certains de nos animaux, comme le wallaby et le macaque japonais », indique-t-il.

À l’aquarium de Québec, les premiers mois de vie de Balzak et Lakina, deux morses nés en 2016 qui résident maintenant à l’aquarium de Vancouver, ont été scrutés à la loupe. « C’est exceptionnel qu’ils se soient rendus sans peine jusqu’à l’âge adulte : des huit bébés morses nés en captivité en Amérique du Nord depuis 1930, un seul y était parvenu », fait valoir Stéphane Plamondon, gestionnaire adjoint à la conservation, la collection animale et l’éducation. À terme, ces données pourraient révéler de précieux secrets.

 

Écran de fumée ?

Aux yeux de plusieurs, le discours scientifique n’est qu’un écran de fumée pour berner le public. Parmi ces opposants, il y a certes des défenseurs des droits animaux issus de mouvances comme People for the Ethical Treatment of Animals (PETA). Mais des chercheurs rattachés à des institutions crédibles leur donnent aussi des munitions.

En 2003, dans les pages de Nature, des scientifiques tiraient déjà une sonnette d’alarme : 35 espèces de grands carnivores, dont les ours blancs, les lions, les tigres et les guépards, souffrent grandement de la captivité à cause de la petitesse et de la monotonie de leur milieu de vie. Dans le cas de l’ours blanc, par exemple, son enclos en jardin zoologique équivaut à un millionième de la taille normale de son habitat naturel.

Une autre étude, publiée cette fois-ci dans Science, en 2008, rapporte que l’espérance de vie d’éléphants de jardins zoologiques est la moitié de celle de populations sauvages asiatiques ou africaines. La faute, semble-t-il, au stress chronique auquel ils sont soumis ainsi qu’à leur propension à la prise de poids excessive. Plus récemment, en 2011, une recherche publiée dans PLOS One soutient que les comportements répétitifs (automutilation, balancements continuels, « jouer » avec ses fèces, etc.), signes de détresse, sont « endémiques » chez les chimpanzés en captivité, et ce, en dépit des multiples formes de stimulation mises en place par les institutions zoologiques. Même l’impact des zoos en matière d’éducation et de sensibilisation des visiteurs aux enjeux de conservation est remis en question; sans être nul, il reste encore à être scientifiquement prouvé, conclut une étude de 2010 parue dans Society and Animals.

Idem en ce qui concerne la réintroduction en nature de certaines espèces considérées en péril. S’il existe quelques cas de succès en la matière, comme celui du condor de Californie, du cheval de Przewalski ou de la marmotte de l’île de Vancouver, plusieurs autres espèces ne se sont tout simplement jamais réintégrées dans leur habitat naturel. Pis, certaines se sont éteintes en captivité; pensons au rhinocéros blanc du Nord, dont il ne reste plus que deux femelles après la mort du dernier mâle, plus tôt cette année.

 

Des sites touristiques

Chose certaine, les besoins en conservation se font de plus en plus criants, décuplés par la destruction des habitats des animaux, le braconnage et, désormais, le dérèglement climatique qui, à lui seul, menacerait de 25 % à 50 % des espèces d’ici 2080 dans 33 régions du monde parmi les plus riches en biodiversité, rapporte une étude parue dans Climatic Change, en mars dernier. « Doit-on pour autant limiter les droits de certaines espèces animales, afin de les protéger ? questionne Valéry Giroux, coordonnatrice du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal. Peu importe les arguments avancés, une chose me paraît claire : les efforts de protection et de conservation devraient être menés dans des réserves naturelles, des sanctuaires et des parcs nationaux, avec comme objectif de limiter le plus possible les torts causés. Pas dans le contexte récréatif d’un zoo », tranche la chercheuse qui voit dans la notion d’espèce une « caractéristique biologique sans pertinence morale, au même titre que la couleur de la peau, l’âge ou le sexe ».

Parce que, avant d’être un lieu de science, les aquariums et zoos sont avant tout des sites touristiques où le public afflue pour se divertir et dépenser de l’argent. À ce chapitre, il est indéniable qu’ils sont synonymes de retombées économiques, ce qui leur vaut une oreille attentive de la part des gouvernements. Le Zoo sauvage de Saint-Félicien a par exemple reçu une aide financière de 650 000 $ par Québec, en mars 2018. Quelques jours plus tard, c’était au tour du Zoo de Granby de recevoir une subvention de 18 millions de dollars de la part du gouvernement provincial. La ministre du Tourisme Julie Boulet, en a alors profité pour dissiper toutes les illusions : « Le Zoo de Granby est parmi les trois à cinq attraits [touristiques] les plus importants au Québec. C’est primordial de souligner ces initiatives-là parce qu’elles créent de la richesse dans les régions et des emplois. »

Pour Valéry Giroux, une prise de conscience par le grand public est plus que jamais nécessaire. « Si acheter, c’est voter, fréquenter des zoos, c’est encourager l’instrumentalisation des animaux à des fins de divertissement et d’éducation. Depuis déjà plusieurs années, on ne retrouve plus de spectacles d’animaux dans les cirques au Québec, puisqu’ils sont maintenant considérés grotesques, dégradants et affligeants, autant pour le public que les animaux. Dans quelques décennies, je pense qu’on va connaître une telle rupture avec les zoos », prédit-elle.

D’ici là, tout le monde a droit à une deuxième chance. La preuve, le Zoo de Falardeau songe même à devenir membre en règle de l’AZAC. Cette dernière lui a fait parvenir les standards auxquels se conformer pour être dûment accrédité. Peut-être faudra-t-il oublier le selfie avec le kangourou, finalement.

 

Publicité

À lire aussi

Société

Autisme: un monde oublié?

Le Québec n’a pas encore pris tous les moyens pour relever le défi de l’autisme. En particulier chez les adultes, estime Jo-Ann Lauzon de la Fédération québécoise de l’autisme. Entrevue.
Dominique Forget 31-03-2015
En partenariat avec l'Université du Québec
Société

Qui sème le savoir récolte les dollars

Le réseau de l'Université du Québec a contribué largement à l'économie de la province.
Société

Cyrulnik: la reconquête de l’âme

Arpenteur de l’âme humaine, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik vient de publier le 2ème tome de ses mémoires, Les âmes blessées. Entrevue.
Elias Levy 18-02-2015