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Sciences

Domestication du chien: les loups parmi nous

Il a fallu 30 000 ans pour transformer le loup en chihuahua, en caniche ou en bouledogue. Et en faire notre meilleur ami.
21-07-2015

Il a fallu 30 000 ans pour transformer le loup en chihuahua, en caniche ou en bouledogue. Et en faire notre meilleur ami.

Devant une tablée de juges, les colleys, caniches et autres chows-chows défilent sur un tapis rouge au côté de leur maître. C’est l’exposition annuelle de l’Association canine de la Mauricie, à Sainte-Anne-de-la-Pérade. Un événement comme il s’en déroule des dizaines, partout au Québec, et qui attirent des milliers de fans. À tour de rôle, les toutous montent sur une petite table où on les examine sur toutes les coutures. Port de tête, longueur de la queue, angle des pattes, hauteur au garrot, rien n’échappe aux experts. C’est la bête correspondant le mieux aux standards de sa race qui sera invitée sur le podium. Et son maître recevra une médaille.

Le revers de la médaille

Mais, pour le biologiste Cyrille Barrette, les chiens de pure race sont en réalité des monstres. «Les bouledogues ont des problèmes respiratoires et dentaires à cause de leur museau trop court; les replis de peau des mastiffs sont sujets à infections; les teckels souffrent de problèmes de dos; les bergers allemands font des dysplasies de la hanche. Afin de gagner des concours, l’humain a fabriqué des consanguins extrêmes.»

Ce n’est pas comme la vieille Benji et tous les Fido de ce monde. Ses gènes de beagle, de fox-terrier, de labrador et d’on ne sait quoi d’autre qui cohabitent dans ses cellules sont le cadet de ses soucis. «La meilleure race, c’est le bâtard, poursuit le professeur émérite de l’Université Laval. En maintenant la pureté des races, on a créé des tarés; on a détruit toute variabilité génétique. Relâchées dans la nature, ces bêtes auraient peu de chances de survie. Tout le contraire des bâtards.»

Le chien, ce loup

Au commencement, il y a des milliers d’années, les chiens étaient des animaux sauvages. Plus exactement, les chiens étaient des loups. De vrais loups, comme le démontre aujourd’hui la génétique. D’ailleurs, le loup (Canis lupus) et le chien (Canis familiaris) peuvent encore s’accoupler et engendrer une progéniture viable et fertile, ce qui fait dire à la plupart des biologistes que le chien est en réalité un loup modifié. D’où la tendance de ces spécialistes, depuis quelques années, à rebaptiser Canis familiaris en Canis lupus familiaris, ramenant le chien au rang de sous-espèce du loup.

Tous les chiens descen­draient du loup. Depuis le chihuahua jusqu’au grand danois. «Probablement différentes populations de loups, précise Cyrille Barrette. Pendant un temps, sur la base de caractères corporels, on a cru que certaines races de chiens pouvaient descendre du chacal, mais les tests génétiques ont écarté cette hypothèse. »

«L’histoire a commencé il y a longtemps, au Moyen-Orient ou en Europe, comme l’indique la grande variabilité génétique et morphologique des chiens dans ces régions, poursuit-il. Un peu partout, ce sont des populations locales de loups – et leur ADN – qui ont en quelque sorte servi de matière première aux chiens.»

Des recherches génétiques récentes, dont les résultats sont parus dans le numéro de juin 2015 de Current Biology, situent la séparation loup-chien entre 27 000 et 40 000 ans avant aujourd’hui (A.A.).

Ce que confirme la datation des plus anciens fossiles de chiens trouvés en Belgique (36 000 ans A.A.), en Russie (33 500 ans A.A.) et en République tchèque (entre 32 000 et 22 000 ans A.A.). «Mais l’interprétation des fossiles n’est pas aisée, surtout pour ces temps reculés où les chiens devaient encore ressembler à des loups, explique Cyrille Barrette. Ce qu’on cherche, sur les os de canidés, ce sont les caractères typiques de la domestication: un crâne proportionnellement petit, de petites dents, un petit cerveau, parfois des malocclusions des prémolaires.» Autrement dit, les critères qui ont fait du loup un bon chien.

Les effets de la domestication

Les conséquences de la domesti­cation sont bien visibles sur Benji. Malgré sa bonne taille pour un chien, elle ne ferait pas le poids face à un loup gris adulte, au moins deux fois plus grand qu’elle. Ses dents sont menues, en effet, et ses muscles masticateurs sont plus fins, comme on peut le sentir en tâtant le dessus de son crâne, bien lisse sous la peau; alors que chez le loup, une imposante crête osseuse courant vers l’arrière du crâne sert d’attache à ces puissants muscles. Réveillée par la palpation, la chienne bâille, se lève, va chercher un jouet et revient en agitant la queue. La docilité est aussi l’un des caractères liés à la domestication.

Certaines races de chien sont bien loin du loup… Unspash, Pratiksha Mohanty.

«Nos ancêtres ont choisi les loups les plus faciles à dominer, ceux qui se reproduisaient à un jeune âge, dit le biologiste. Consé­quence: nous nous sommes retrouvés avec un animal petit, malléable et obéissant. Le chien, même adulte, a tous les traits d’un loup juvénile. La prédisposition au jeu, par exemple, qui disparaît norma­lement avec l’âge chez de nombreux mammifères, persiste à peu près toute la vie chez le chien. Même chose pour le jappement – les loups adultes sont très silencieux, seuls les louveteaux jappent. Les chiens sont des adolescents perpétuels. En biologie, on parle de néoténie fixée.»

La façon dont cette domestication s’est produite ne sera jamais connue en détail, mais deux hypothè­ses sont habituellement avancées. La première est celle de l’adoption: des humains à la chasse tombent sur des louve­teaux sans parents et décident de les ramener vivants au campement. Les petits grandissent et trouvent leur place dans la hiérarchie humaine, comme s’ils étaient dans une meute. Au fil du temps et des générations de chiens, les sujets autrefois agressifs laissent la place à des bêtes plus douces.

Compatibilité écologique

La seconde hypothèse implique une relation écologique évolutive. Vivant dans le même milieu et chassant les mêmes proies avec les mêmes stratégies, loups et hommes se sont côtoyés naturellement. Les loups ont pu tirer avantage de la proximité des hommes qui laissaient de grosses carcasses à ronger; et les moins peureux ont dû s’approcher des campements. De leur côté, les hommes ont aussi pu profiter des talents de chasseurs des canidés en leur volant leurs proies lors de périodes difficiles. Les loups se seraient en somme «auto-domestiqués» à force de côtoyer l’homme (comme les chats?).

«Il y a une compatibilité écologique indéniable entre le loup et l’homme, dit Cyrille Barrette. Tous deux sont des chasseurs de grande taille, au sommet de leur chaîne alimentaire, et tous deux ont une organisation sociale assez similaire, avec un couple dirigeant un clan où tous les membres s’entraident. Un loup chez les hommes n’est pas si dépaysé.» Benji, en tout cas, semble bien peu stressée en mâchouillant son jouet.

Une fois accomplie la domestication, les tribus dotées de chiens-loups ont obtenu plus de succès à la chasse – jusqu’à trois fois plus de prises, selon l’éthologue français Pierre Jouventin. Elles ont donc prospéré et les chiens leur sont devenus indispensables.

Le meilleur ami de l’homme

Et nous voilà, 35 000 ans plus tard, faisant parader sur un tapis rouge des centaines de races de chiens, certaines encore très semblables à leur ancêtre sauvage, d’autres s’apparentant plutôt à des caricatures. «Il semble que le loup transporte, dans son bagage génétique, une très grande plasticité, qu’on ne retrouve chez aucun autre animal domestique, explique le professeur Barrette. Les chats, les vaches, les chevaux ont atteint une certaine diversité de races, mais pas de l’ampleur de celle des chiens.»

Une fois établi le lien entre l’homme et la bête, les deux semblent avoir évolué de concert sous plusieurs aspects. Des chercheurs chinois ont même repéré, chez les deux espèces, des changements parallèles – parmi les gènes impliqués dans la digestion et le métabolisme, de même que dans les processus neurologiques et la prédisposition au cancer –, comme s’il ne s’agissait plus que d’une seule espèce.

En octobre 2014, une étude américaine diffusée dans Plos One a démontré, grâce à l’imagerie cérébrale, que les zones qui s’activent dans le cerveau d’une mère sont les mêmes lors­qu’elle regarde une photo de son enfant et une photo de son chien. Et en avril dernier, une équipe japonaise a fait paraître, dans la revue Nature, des résultats démontrant que le taux d’ocytocine augmente chez le chien et son maître lorsqu’ils se regardent dans les yeux. L’ocytocine est surnommée «hormo­ne de l’attachement». C’est la première fois qu’un lien affectif est aussi clairement démontré entre deux espèces différentes. Une histoire d’amour, quoi!

Article initialement publié dans notre dossier spécial animaux.

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