Groupe d’élèves devant les édifices du pensionnat de Washakada, Elkhorn (Manitoba), vers 1900. Wikicommons.
Au Canada, le Centre national pour la vérité et la réconciliation estime qu’environ 4100 enfants autochtones ayant fréquenté les pensionnats n’en sont jamais revenus (un nombre probablement sous-estimé).
L’identification de ces personnes disparues repose sur une approche médico-légale multidisciplinaire, fondée à la fois sur la rigueur scientifique et sur le respect des droits humains. Kisha Supernant, archéologue et directrice de l’Institut d’archéologie des Prairies et des Autochtones à l’Université d’Alberta, fait le point sur l’avancée des recherches.
Québec Science Quelles sont les techniques utilisées pour rechercher les enfants autochtones disparus?
Kisha Surprenant Nous travaillons toujours avec les survivants et les archives. Nous appliquons différentes méthodes de télédétection et de géophysique de surface. Si nous combinons plusieurs méthodes, c’est en partie parce que le Canada est un pays très vaste, avec des régions très différentes. On y compte 140 institutions qui étaient reconnues comme pensionnats autochtones, auxquelles s’ajoute tout un ensemble d’établissements connexes, situés dans des contextes géographiques variés. Et ce, étalé sur plus de cent ans d’histoire.
QS Comment se passent les recherches sur le terrain ?

Un radar à pénétration de sol (Image: The Charles Machine Works, Wikicommons)
KS Nous commençons par des méthodes aériennes : l’orthophotographie rectifiée par drone [il s’agit de photographies aériennes géoréférencées dont les déformations, notamment celles causées par le relief, ont été corrigées], des techniques comme le LiDAR [détection et télémétrie par laser] ou l’imagerie multispectrale, qui analyse l’état de santé de la végétation. Mais la méthode la plus couramment utilisée reste le radar à pénétration de sol. Celui-ci est employé pour détecter des perturbations du sol susceptibles d’être liées à des sépultures non marquées. Récemment, deux autres méthodes ont commencé à être utilisées : des chiens de détection de restes humains et un type de spectroscopie qui mesure la composition du sol en profondeur, en recherchant principalement des traces d’acides gras pouvant résulter de restes humains, mais aussi d’autres mammifères.
QS Quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontés ?
KS Les enfants ont été enterrés dans de grands cimetières communautaires avec beaucoup d’autres personnes. Sans registre précis, il est difficile de distinguer un enfant d’un adulte. Il existe aussi des sites sur lesquels des fosses communes ont été identifiées.
Les environnements variés posent également un problème. Certaines écoles sont au milieu d’un champ sur des terres contrôlées par une Première Nation, ce qui facilite le travail. Mais beaucoup d’autres sites sont en zone urbaine ou accueillent de nouveaux bâtiments. Il y a des cimetières connus devenus des propriétés privées, et les propriétaires refusent parfois l’accès aux communautés autochtones.
La coordination représente un autre défi. Nous manquons d’une commission ou d’un organe d’enquête pour coordonner, conseiller et partager les bonnes pratiques. De nombreuses technologies ont été appliquées de manière inappropriée par des entreprises privées, faute de savoir-faire. Il y a aussi des tensions liées au fait que chaque école a accueilli des enfants de plusieurs nations, et chaque nation a vu ses enfants être envoyés dans plusieurs institutions. Ainsi, lorsqu’un site intéressant est identifié, impliquer toutes les communautés concernées pour une excavation est une tâche complexe.
QS Comment l’expérience canadienne peut-elle bénéficier à d’autres pays, comme par exemple la Syrie, où les recherches médico-légales des personnes disparues sous le régime Assad sont en cours?
KS Nous avons acquis une expérience sur le protocole, le choix des technologies à utiliser selon la zone et ce que l’on recherche. Nous développons des travaux universitaires à ce sujet, ce qui, je l’espère, pourrait être utile.
Il faudrait évidemment une approche très spécifique au contexte syrien. Cela dit, le radar à pénétration de sol fonctionne très bien dans le sable. Par ailleurs, l’idée que tout ce travail doit être fait sous l’impulsion des familles et des communautés elles-mêmes, et avec elles, est fondamentale. Dans n’importe quel contexte, je souhaiterais que ce processus soit véritablement guidé par les familles des disparus et qu’elles puissent participer d’une manière qui ait du sens pour elles, tant dans les pratiques concrètes que dans les dimensions spirituelles nécessaires. C’est un enjeu majeur au Canada car nous travaillons avec de nombreuses Premières Nations, des Métis et des Inuits, qui ont des pratiques spirituelles différentes concernant les défunts.
C’est aussi important pour nous qui effectuons les recherches, car la douleur reste vive. Il est donc crucial de veiller à ce que les personnes soient accompagnées et soutenues ; nous avons appris que lorsque ce soutien fait défaut, cela peut causer beaucoup de tort.