Au pays, des millions de personnes ne mangent pas à leur faim. Et la recherche montre que les banques alimentaires ne sont pas une solution durable à ce problème. Alors, que faire?
À 8 h 45, des dizaines d’hommes et de femmes sont déjà en file devant la Maison de quartier Villeray, un organisme de dépannage alimentaire du nord de Montréal. Mères de famille, hommes âgés avec leur marchette, personnes en fauteuil roulant, ces jeunes et moins jeunes viennent chercher des sacs de provisions. C’est gratuit, sur présentation d’une preuve de résidence et de faibles revenus.
À l’intérieur, une poignée de bénévoles sortent café et pâtisseries. « Comme ça, les gens peuvent socialiser dans la salle à manger en attendant leur tour », explique Aziz Krite, animateur de la vie associative.
La distribution se fait au sous-sol, sous les néons et les tuyaux de chauffage suspendus au plafond. Les usagers et usagères remplissent leurs sacs ou leurs chariots avec les produits de leur choix : viande, poisson, œufs, produits laitiers, fruits et légumes, farine, huile, café, produits d’hygiène… « On souhaite fournir un panier complet et varié, qui répond aux besoins pour deux semaines », dit Aziz Krite. Tout se déroule rondement. Suivant !
En plus de distribuer la nourriture le jeudi, l’équipe doit aller chercher les denrées (chez Moisson Montréal et chez les commerçants locaux), les trier et les ranger. Faire la rotation des stocks dans la trentaine de réfrigérateurs et de congélateurs, et transformer les surplus (on prépare des confitures, des pâtés chinois…). Livrer à domicile chez les gens qui ne peuvent se déplacer, gérer des jardins collectifs, organiser le dîner communautaire mensuel… Une logistique énorme, mais bien rodée, qui nourrit 300 personnes par semaine et qui mobilise 7 personnes employées à temps plein et une centaine de bénévoles. Sans ces derniers, « on ne pourrait rien faire ! » reconnaît Aziz Krite.
Et ce manège se répète chaque semaine, partout au Québec, dans ce qui forme un véritable système alimentaire parallèle. Une réalité oubliée… sauf en décembre, quand la Guignolée des médias sollicite le public pour des dons en argent ou en denrées. L’événement – qui existe depuis 25 ans – a récolté l’an dernier plus de 5 millions de dollars et des milliers de kilos de nourriture. Ceux-ci aident à regarnir les tablettes des 1300 organismes communautaires affiliés aux Banques alimentaires du Québec.
Mais les 556 000 personnes aidées chaque mois ne sont que la face visible du fléau de l’insécurité alimentaire. Car les études en santé publique montrent que la grande majorité des gens qui peinent à se nourrir ne vont jamais cogner à la porte des organismes. Autrement dit, les banques alimentaires sont une réponse bien imparfaite, une béquille, face à un problème complexe. Pourrait-on faire mieux ? Et si oui, comment ?

Montage: Danielle Sayer; Photo: Shutterstock (pizza)
Prendre la mesure du problème
Pour savoir combien de gens peinent à remplir leur réfrigérateur, il faut se tourner vers les chiffres de Statistique Canada. Et les données les plus récentes, publiées en mai 2025, donnent le vertige.
En 2023, 10 millions de Canadiens et Canadiennes (dont 2,5 millions d’enfants !) ont souffert d’insécurité alimentaire parfois ou souvent. Pour un quart, il s’agissait d’insécurité alimentaire dite « marginale », c’est-à-dire la crainte de manquer d’argent pour se nourrir. Mais chez la grande majorité, le manque de nourriture était bien concret : ils ont réduit la qualité des aliments ou diminué la taille des portions (c’est l’insécurité alimentaire « modérée »), voire sauté des repas ou passé des journées entières sans manger (insécurité alimentaire « grave »).
Et la situation empire. « Au cours des cinq dernières années, au Canada, le nombre de personnes vivant dans des ménages en insécurité alimentaire sévère a doublé. Doublé ! » s’exclame Valerie Tarasuk, professeure émérite au Département de nutrition de l’Université de Toronto et chercheuse dans le domaine depuis quatre décennies. Et les enfants sont les plus touchés.
Ces chiffres sont « extrêmement fiables », selon Valerie Tarasuk. « [Statistique Canada] pose des questions à ce sujet dans des enquêtes nationales représentatives de la population depuis 1994 », explique l’experte. Environ 60 000 personnes ont été interviewées au pays lors de la dernière enquête.
Le questionnaire utilisé depuis 2004 comporte 18 questions pour bien cerner le degré d’insécurité alimentaire ressenti. « C’est un instrument de mesure très sensible et bien validé, poursuit Valerie Tarasuk. L’insécurité alimentaire est donc un problème extrêmement bien documenté au Canada depuis des décennies. »
Les conséquences de l’insécurité alimentaire sont elles aussi bien connues. Au quotidien, les parents sont plus impatients avec leurs enfants. Les travailleurs et travailleuses au ventre vide sont moins productifs. Les gens se privent d’inviter des amis à souper.
L’insécurité alimentaire grave est associée à une consommation accrue d’aliments ultra-transformés, à une diminution de la qualité nutritionnelle et à un risque accru d’hypertension, de problèmes cardiovasculaires et de diabète. Chez les enfants, l’insécurité alimentaire est liée aux retards de développement et aux retards scolaires. Enfin, « les adultes qui vivent dans un ménage en insécurité alimentaire grave meurent en moyenne 9 ans plus tôt. Ils ont aussi plus de risque d’être hospitalisés », ajoute Valerie Tarasuk, autrice de plusieurs études sur le sujet.
Et pas juste à cause de leur piètre alimentation. « On parle de gens qui vivent dans des conditions très difficiles. Ils ont de la difficulté à payer leur loyer, leur électricité… Leur santé est mauvaise non seulement parce qu’ils s’alimentent mal, mais parce qu’ils n’arrivent pas à payer leurs médicaments et parce qu’ils vivent avec des niveaux de stress chronique inimaginables. »
Autrement dit, l’insécurité alimentaire est un marqueur de pauvreté, qui elle aussi a des répercussions sur la santé physique et mentale. « Les sociétés, quelles qu’elles soient, sont toujours organisées de manière hiérarchique, et ceux qui sont en bas de l’échelle sont les plus malades. En matière de maladies transmissibles, de maladies chroniques, de maladies mentales… C’est une observation très robuste », explique Louise Potvin, chercheuse à l’École de santé publique de l’Université de Montréal et directrice scientifique du Centre de recherche en santé publique.
Agir collectivement

Aziz Krite, animateur de la vie associative à la Maison de quartier Villeray. Photo: Maude Chauvin
Comment venir en aide à ceux et celles qui ont faim ? « Depuis le 19e siècle, la solution qu’on met en place, ce sont des pratiques de charité, des dons de nourriture. On se dit que, puisqu’il existe des personnes qui ont des difficultés d’accès aux aliments, il suffit de leur en donner pour régler le problème », constate François Régimbal, enseignant de sociologie au cégep du Vieux Montréal et chercheur au Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté.
Historiquement, l’aide alimentaire fut prise en charge par les communautés religieuses. Puis, à partir des années 1980, par les groupes communautaires. Enfin, on a vu naître des organisations qui récupèrent la nourriture invendue — chez les épiciers, les producteurs et les transformateurs alimentaires — pour fournir les organismes de chaque région.
La plus grosse du genre au Canada, c’est Moisson Montréal, fondée en 1984. Lors de la visite de Québec Science, en septembre dernier, les chariots élévateurs valsaient à travers les allées de l’entrepôt de 11 000 mètres carrés situé en bordure de l’autoroute de la Côte-de-Liesse, dans l’ouest de Montréal. Outre les 66 personnes employées de bureau et d’entrepôt, on compte sur 50 à 100 bénévoles chaque jour pour trier, étiqueter et empaqueter les aliments reçus en vrac. Plusieurs viennent régulièrement depuis plusieurs années : des personnes retraitées et des adultes à besoins particuliers, notamment.
On ne trouve pas ici que des conserves et du macaroni au fromage Kraft Dinner. Il y a aussi des aliments frais (pain, fruits, légumes, produits laitiers, viande) gardés dans des salles réfrigérées.
À part le lait et les œufs, Moisson Montréal n’achète rien ; elle dépend entièrement des dons alimentaires. « Notre défi, c’est qu’on n’a aucune prévisibilité », explique la porte-parole Éliane Larouche. Les organismes s’y approvisionnent gratuitement, mais ne savent jamais d’avance ce qu’ils recevront.
L’an dernier, Moisson Montréal a récupéré 19,3 millions de kilos d’aliments. On ne gaspille rien. Un partenaire a inventé une tartinade protéinée faite de « bouts de jambon », autrement difficiles à valoriser. Prochain projet ? Des craquelins à base des tranches de pain (celles du bout) jetées par les entreprises de préparation de sandwichs. Bref, Moisson Montréal est un véritable spécialiste en récupération alimentaire qui fournit une aide essentielle à ses 292 organismes accrédités. Mais ces aliments suffisent-ils à assurer la sécurité alimentaire de ceux et celles que la vie malmène ?
Solution imparfaite
Pour le découvrir, l’équipe de Louise Potvin a suivi pendant deux ans 1000 personnes ayant demandé de l’aide alimentaire pour la première fois, recrutées auprès de 106 banques alimentaires. Première constatation de l’étude PARCOURS – Demander de l’aide alimentaire, et après ? : il s’agit de gens très pauvres. Les trois quarts vivaient dans un ménage au revenu inférieur à 20 000 $ par an. L’étude a recensé cinq situations de vulnérabilité type : immigration récente, problème de santé physique ou mentale, statut de femme (mère de famille monoparentale, séparation), pauvreté intergénérationnelle, âge.
Au début de l’étude, 40 % des personnes étaient déjà en insécurité alimentaire grave : « Les gens attendent souvent longtemps avant de demander de l’aide », remarque Louise Potvin.
D’autres recherches l’avaient démontré auparavant : en cas de pépin financier, la majorité des gens vont préférer demander de l’aide à leur entourage ou repousser leurs paiements de factures. Aller à la banque alimentaire est un choix de dernier recours, notamment en raison de la honte.
Cela n’étonne pas le sociologue François Régimbal. « L’approche de charité place les gens dans un rapport à sens unique. Ceux qui reçoivent se retrouvent dans une position passive, voire de soumission, ce qui génère de la gêne. Résultat, plusieurs n’iront pas chercher les services. »
Après deux ans, environ 60 % des personnes interrogées avaient cessé de fréquenter la banque alimentaire. « C’était généralement parce qu’elles avaient retrouvé un emploi ou s’étaient qualifiées pour un programme de sécurité sociale auquel elles avaient droit », dit Louise Potvin.
Mais 40 % des gens ont continué d’avoir recours à l’aide alimentaire de façon épisodique ou chronique. Malheureusement, leur santé physique s’est dégradée au fil du temps. « Les banques alimentaires sont une solution temporaire pour se sortir d’une situation de vulnérabilité ponctuelle. Mais elles ne sont pas conçues pour être utilisées à long terme », constate Louise Potvin.
Pour ceux et celles qui ne peuvent espérer retourner au travail (que ce soit en raison de l’âge, d’un problème de santé physique ou mentale, etc.), la seule façon d’améliorer leurs conditions de vie sera d’obtenir un logement social, la reconnaissance d’une contrainte sévère à l’emploi ou… d’atteindre 65 ans.
Seulement 20 % des personnes souffrant d’insécurité alimentaire font appel au dépannage alimentaire.
Enfin l’âge d’or
On le constate très bien dans les tableaux de Statistique Canada : à partir de 65 ans, l’insécurité alimentaire chute presque de moitié.
« Chacun a alors droit à la pension de la Sécurité de la vieillesse, et cette pension est indexée à l’inflation. Dans la plupart des régions du pays, une personne seule qui dépendait de l’aide sociale ou avait un emploi à très bas salaire verra son revenu doubler du jour au lendemain ! » s’exclame Valerie Tarasuk.
« Cet exemple révèle à quel point disposer d’un revenu adéquat et garanti permet de protéger les gens contre l’insécurité alimentaire », soutient l’experte.
Pour elle, cela démontre qu’il faut agir sur les revenus des plus pauvres. « C’est ridicule de même essayer de chercher autre chose ! » dit-elle avec indignation.
Les banques alimentaires elles-mêmes sont d’accord. Quand on épluche les publications de Banques alimentaires Canada, Banques alimentaires du Québec ou Moisson Montréal, on constate que les organismes ne réclament pas plus de dons de nourriture. Mais plutôt davantage de logements abordables, une hausse du salaire minimum, un meilleur soutien en santé mentale ou auprès des nouveaux arrivants et arrivantes… Bref, de s’attaquer aux causes de l’insécurité alimentaire en luttant contre la pauvreté !
« Ce n’est pas le mandat de Moisson Montréal de régler l’insécurité alimentaire ! » dit la directrice générale de l’organisme, Chantal Vézina.
D’ailleurs, 65 % des organismes desservis par Moisson Montréal n’ont pas comme mission principale de nourrir les gens. « Oui, il y a les banques alimentaires, mais il y a aussi tous ces organismes qui, grâce à l’aide alimentaire, vont chercher des personnes pour pouvoir leur venir en aide. Que ce soit avec les personnes violentées, les sans-abri… la nourriture sert à créer des liens pour intervenir avec elles à un autre niveau. C’est super important », rappelle Éliane Larouche.
Remise en question

Le travail des bénévoles est essentiel dans les organismes d’aide alimentaire. Photo: Maude Chauvin
Les banques alimentaires ont un effet pervers, estime même Valerie Tarasuk : « Le grand public n’entend parler d’insécurité alimentaire qu’à travers les appels aux dons. On en vient à penser que personne ne souffre [de la faim] parce que les gens peuvent aller vers ces ressources. Mais parmi ceux et celles qui souffrent d’insécurité alimentaire, seulement 1 personne sur 5 fréquente les banques alimentaires ! » L’aide n’atteint donc pas tout le monde…
« Il y a une réflexion collective à avoir, pense Chantal Vézina, de Moisson Montréal. Au Québec, au Canada, on a des terres agricoles, de l’espace, des ressources… Pourquoi aujourd’hui, dans un pays aussi riche, tant de gens peinent-ils à se nourrir ? Où est arrivée la cassure ? On ne peut pas continuer comme ça, ça n’a pas de bon sens ! »
Face à la croissance de la demande, l’entrepôt actuel ne suffit plus. « On est en train de réfléchir à un investissement pour réorganiser notre travail, peut-être avoir plus de pieds carrés. Mais on va jusqu’où ? Le contexte actuel met une pression trop intense sur des organisations comme la nôtre ! »
Pour Valerie Tarasuk, l’insécurité alimentaire reflète l’échec des politiques publiques et l’étiolement du filet social canadien. Ainsi, des programmes fédéraux comme l’assurance-emploi ne sont plus adaptés à la réalité d’aujourd’hui. Dans les années 1980, 80 % des chômeurs et chômeuses au pays recevaient des prestations en cas de perte d’emploi. Dans les années 2010, ce n’était plus que 40 %, montrent les données de Statistique Canada, citées par l’Institut de recherche en politiques publiques.
Sur le site Web où elle vulgarise ses résultats de recherche, il est aussi question de l’Allocation canadienne pour enfants. Celle-ci est offerte à presque toutes les familles canadiennes, même les plus aisées, alors qu’on pourrait répartir les mêmes fonds autrement pour aider davantage les familles moins nanties…
Est-ce le rôle d’une chercheuse de critiquer les choix budgétaires du gouvernement ? Ce faisant, bascule-t-on dans le militantisme ?
« Dès qu’on aborde les politiques publiques, les gens pensent qu’on fait du militantisme. Mais le problème de l’insécurité alimentaire est très, très intimement lié aux décisions politiques et aux échecs des politiques publiques. Peut-être davantage que pour d’autres sujets de recherche scientifique ! Taire ces résultats de recherche ne rendrait service à personne », dit Valerie Tarasuk.
Le Québec est la province canadienne où le taux d’insécurité alimentaire est le plus faible, fait remarquer Louise Potvin. « Pas parce qu’on a moins de pauvres, mais parce qu’on a un filet social [plus solide]. Après impôts, il reste plus de ressources dans la vie des gens. Pas nécessairement d’argent, mais de ressources. » Les garderies à 10 $, par exemple, permettent aux parents de jeunes enfants d’occuper un emploi, et donc de gagner un revenu, explique la chercheuse.
Elle suggère de voir les banques alimentaires comme un canari dans la mine. « Il faut mettre des services sociaux autour des gens. Parce qu’actuellement, on a pelleté le problème sur le dos de la société civile. La communauté s’est organisée pour que les gens ne meurent pas de faim dans la rue à côté. Mais ça ne peut pas être une solution permanente. »
Manger est-il un droit ?
« Le droit à l’alimentation ne fait pas partie de la Charte canadienne des droits et libertés ni de la Charte [québécoise] des droits et libertés de la personne. On ne peut donc pas le revendiquer efficacement », déplore Jessica Dufresne, chargée de projet droit à l’alimentation au Regroupement des cuisines collectives du Québec.
Le Canada a pourtant signé et ratifié, avec 171 autres pays, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Ce texte de l’ONU, entré en vigueur en 1976, garantit à toute personne le droit « à un niveau de vie suffisant pour elle-même et sa famille, y compris une alimentation, un habillement et un logement suffisants ». Mais 50 ans plus tard, le droit à l’alimentation n’a jamais été intégré au droit canadien.
« Quand la communauté internationale signe un pacte, il y a une espèce de pression pour bien paraître aux yeux des autres États », explique celle qui est aussi chargée de cours à l’Université d’Ottawa. « Mais après, il n’y a pas forcément la volonté politique de donner suite à cette signature-là. On voit une dichotomie entre les droits civils et politiques, d’une part — droit de vote, liberté d’expression, etc. —, et les droits sociaux et économiques, d’autre part. Cette distinction n’a pas lieu d’être, selon moi. »
Le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, qui finance les travaux de chercheurs et chercheuses d’ici, dont certaines citées dans ce texte, soutient financièrement Québec Science dans sa mission de couvrir des sujets liés aux sciences humaines. Le magazine conserve son indépendance dans le choix et le traitement des sujets.