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Société

Petite histoire de l’insomnie

06-12-2011

Le sommeil, de Salvador Dali. Photo: Science Photo Library

Ça nous est arrivé à tous. On se retourne cent fois dans son lit, on compte et recompte les moutons ou les tic-tac de l’horloge; on se concentre sur sa respiration en cherchant en vain le sommeil. On essaie très fort de ne penser à rien, et surtout pas au nombre d’heures qu’il nous reste avant que le réveil sonne.

Comme tous les insomniaques, on a le sentiment d’être très seul, englouti dans nos angoisses nocturnes. Pourtant, environ un tiers des adultes connaissent l’inconfort des nuits blanches occasionnelles, et plus de 10% souffrent d’insomnie chronique. Certains peinent à s’endormir; d’autres se réveillent toutes les heures ou au beau milieu de la nuit, incapables de retomber dans les bras de Morphée. «L’insomnie est un problème de santé publique», affirme Charles Morin, psychologue direc­teur du Centre d’études des troubles du sommeil de l’Université Laval.

De plus en plus d’insomniaques?

À en juger par la consommation croissante de somnifères partout dans le monde, l’insomnie a effectivement pris des proportions épidémiques. Rien qu’au Canada, entre 2003 et 2008, le nombre d’ordonnances de «pilules pour dormir» a augmenté de 15%. Selon une étude de Charles Morin présentée en septembre 2011, à Québec, lors du congrès de l’Association mondiale pour la médecine du sommeil, 10% des Canadiens ont recours à ce type de médicaments vendus sur ordonnance; et 16% à des produits naturels ou à des médicaments en vente libre.

Dans notre société où tout va si vite, aurait-on perdu l’insouciance et la quiétude des nuits réparatrices? Nos ancêtres luttaient-il autant que nous pour trouver le sommeil?

«Je ne pense pas que le phénomène soit plus fréquent aujourd’hui qu’il y a 50 ans, souligne Charles Morin. Il est cependant mieux connu, et on en parle plus, car on s’intéresse davantage à la qualité de vie.»

Au même titre qu’ils mettent l’emphase sur les bienfaits d’une saine alimentation et de l’activité physique, les médecins reconnaissent aujourd’hui l’importance d’un bon sommeil pour rester en santé.

«Dans l’index de la revue scientifique L’union médicale du Canada, de 1867 à 1967, il n’y a aucune entrée concernant l’insomnie, car ce problème n’a été médicalisé que récemment», explique Denis Goulet, spécialiste de l’histoire de la médecine et professeur au département d’histoire et de sciences politiques de l’Université de Sherbrooke. La Société canadienne du sommeil n’a d’ailleurs été créée qu’en 1986, et il a fallu attendre 1996 pour que l’American Medical Association reconnaisse la médecine du sommeil comme une spécialité.

Histoire des remèdes

Il reste que le sommeil – et ses troubles – ont toujours intrigué les hommes et les médecins. Dans l’Antiquité, Hippocrate attribuait les insomnies à la mélancolie, c’est-à-dire à un excès de «bile noire». Pour le philosophe grec Aristote, le sommeil venait après les repas, car la nourriture dégageait une chaleur dans les veines et provoquait la somnolence. Par contre, un excès de chaleur empêchait de dormir, croyait-on jusqu’à la Renaissance. L’insomnie se calmait donc par des bains ou des lotions froides, ou encore des plantes aux vertus sédatives, comme la valériane, la mélisse ou la camomille.

« Les gens qui avaient des difficultés à dormir s’automédicamentaient avec des vins médicinaux et des sirops en vente libre dans les pharmacies et les magasins généraux, précise Denis Goulet. Ces sirops, qui contenaient de l’opium, étaient très populaires auprès des mères qui en administraient aux enfants pour les endormir. »

Roi des somnifères, l’opium a ainsi donné un coup de pouce (de massue?) aux  insomniaques pendant des millénaires. Les Sumériens s’en servaient déjà il y a 5000 ans! Dans la mythologie grecque, Hypnos, le dieu du sommeil, tenait dans la main une fleur de pavot, de son nom latin Papaver somniferum, dont est issu l’opium. Il suffisait à Hypnos de toucher les mortels avec sa fleur pour leur procurer « un repos paisible et des rêves aimables ».

L’opium qui assomme

Mais c’est surtout à partir de 1660 que l’opium a envahi l’Europe, sous forme de   laudanum, un mélange d’opium, d’alcool et de safran parfumé à la cannelle ou au clou de girofle, élaboré par le médecin britannique Thomas Sydenham. Cette «teinture safranée» connut un succès foudroyant. Jusqu’au XIXe siècle (où le laudanum fut inscrit sur la liste des poisons et stupéfiants), on le buvait comme du petit lait pour calmer les douleurs, traiter les insomnies et toutes sortes de maux, de la toux aux rhumatismes. À Toronto, en 1871, le journal Canada Lancet rapporte qu’on trouve du laudanum dans presque toutes les maisons de la ville.

« Les classes les plus pauvres, qui ne pouvaient se procurer de laudanum, avaient quant à elles recours à l’alcool et à toutes sortes de boissons fermentées pour dormir », précise Roger Ekirch, historien du sommeil et professeur à l’université Virginia Tech, aux États-Unis.

Selon lui, l’insomnie est bel et bien un problème majeur dans nos sociétés, mais nos ancêtres étaient encore plus à plaindre. On pourrait pourtant croire que les paysans qui trimaient 15 heures par jour dans les champs ou les bûcherons qui défrichaient les terres fermaient l’œil à peine entrés dans le lit.

« C’est vrai que les gens avaient généralement un travail physique épuisant mais avant la Révolution industrielle, il y avait très peu de médicaments, et les douleurs et les maladies étaient omniprésentes, menaçant constamment la qualité du sommeil. En plus des maladies, il y a 200 ou 300 ans, on dormait sur des matelas de paille, à cinq par lit, et il fallait supporter les odeurs, le bruit des rats, les démangeaisons des poux et des punaises de lit, la menace des guerres ou la crainte de ne pas avoir assez à manger », souligne l’historien.

Un sommeil en deux temps

Mais nos aïeux étaient-ils insomniaques pour autant ? Roger Ekirch, qui a épluché des centaines de carnets médicaux, de livres d’époque et d’ouvrages historiques, est formel sur un point : « Avant la Révolution industrielle, personne ne se plaignait jamais de se réveiller en pleine nuit sans pouvoir se rendormir, contrairement à aujourd’hui ».

Et pour cause… Les réveils au beau milieu de la nuit étaient tout simplement la norme. Au fil de ses recherches sur le sommeil d’autrefois, l’historien est ainsi tombé sur des centaines de documents mentionnant l’existence d’un « premier et d’un deuxième sommeil ». Même Homère, dans l’Odyssée, y fait référence. « D’après mes recherches, les gens se couchaient vers 21 heures, dormaient quelques heures et se réveillaient peu après minuit. Ils vaquaient à leurs occupations, parlaient avec les voisins, surveillaient le bétail, puis se recouchaient pour leur second sommeil. Ce n’est qu’à la fin du XIXème siècle, après la Révolution industrielle, que l’on est passé de ce sommeil fragmenté, qui est le rythme naturel de repos, au sommeil continu.
On a commencé à stigmatiser les réveils nocturnes et à les appeler « insomnies »  avec l’arrivée de l’éclairage artificiel et des rythmes de travail industriels. Le sommeil continu est une « invention » du monde moderne, et nos organismes se souviennent encore du rythme ancestral des nuits fragmentées. En fait, beaucoup d’insomniaques qui se réveillent en pleine nuit ont simplement un rythme de sommeil plus « normal » que les autres», soutient Roger Ekirch.

Cette théorie, qu’il a exposée en 2004 dans le livre At Day’s Close: Night in Times Past, a piqué la curiosité de plusieurs médecins spécialistes du sommeil, dont l’États-unien Thomas Wehr, psychiatre émérite au National Institute of Mental Health. En 1990, ce chercheur, intrigué par la nature du « sommeil préhistorique », avait décidé d’observer pendant un mois le comportement de huit volontaires plongés dans le noir 14 heures par jour (la durée normale des nuits en hiver). Au terme de l’expérience, les sujets avaient adopté naturellement un rythme de sommeil « pré-industriel » : ils dormaient 8 heures par nuit, en deux phases de 4 heures, interrompues par une à trois heures d’éveil. De quoi corroborer l’hypothèse d’Ekirch.

« J’ai travaillé avec des anthropologues sur les cinq continents, et l’on retrouve des références au premier et second sommeil dans plusieurs cultures non industrialisées, comme la tribu des Tiv au Nigéria », précise l’historien. Ainsi, se réveiller au milieu de la nuit serait tout à fait naturel… et constituerait une occasion de prendre du bon temps, de façon bien plus agréable qu’en s’affalant devant la télévision … Comme l’a écrit au XVIème siècle Laurent Joubert, médecin personnel de Henri III de France, les relations sexuelles entreprises après le premier sommeil sont beaucoup plus satisfaisantes que celles qui se déroulent directement après une dure journée de labeur ! En plus d’être plus fertiles, souligne-t-il, les couples qui « copulent après le premier sommeil ont plus de plaisir et font mieux la chose ». Voilà qui est dit…

La nuit, espace de liberté

En effet, pour la majorité des « petites gens », la nuit constituait la seule période de temps libre, qui n’était pas sous contrôle d’un seigneur ou d’un patron. « Après avoir travaillé toute la journée pour les autres, les gens profitaient de la nuit pour effectuer des tâches pour leur propre famille, pour socialiser avec leurs pairs ou pour profiter de la vie. Et pour beaucoup de personnes stigmatisées, comme les homosexuels, certains groupes religieux, ou encore les personnes défigurées par la maladie, la nuit était le seul moment de liberté », explique Roger Ekirch. Un propriétaire de plantations de Caroline du Sud, au 18ème siècle, a résumé cette réalité en une belle expression : « La nuit des esclaves est leur jour »…

Pas étonnant que tant d’artistes, de poètes et d’écrivains se soient approprié la nuit et aient fait l’éloge des insomnies. Paul Valéry, André Gide, Marcel Proust, Marguerite Duras, Émile Cioran ou encore Louis-Ferdinand Céline étaient des insomniaques notoires mettant leurs nuits blanches à profit pour écrire. « La nuit, on imagine ce qu’on désire et tout paraît possible. Au grand jour, l’imagination pâlit. La nuit, on voit des choses inexistantes et on y croit », écrivait le québécois Robert Choquette dans son roman Moi, Pétrouchka, en 1980.

Source de mystère et d’inspiration, la nuit est aussi le moment où, libéré de nos contraintes professionnelles ou familiales, on a le « temps » de se laisser envahir par les tourments de l’âme. Or, ces émotions négatives, qui empêchent de fermer l’œil, facilitent aussi la créativité, comme l’a montré en 1997 la neurobiologiste Suzanne Vosburg lors d’une étude menée auprès d’étudiants en art à l’université de Bergen, en Norvège. De quoi expliquer « l’affection » malsaine qui s’installe parfois entre l’insomniaque et son insomnie. « Les intellectuels n’aiment point qu’on leur reprenne leur insomnie; ils veulent bien la soigner, certes, mais ils ne veulent pas tout à fait en guérir », écrivait Céline…

Car pour beaucoup d’entre nous, artistes ou non, le sommeil est perçu comme une perte de temps. Ce n’est pas pour rien qu’il a longtemps été comparé à la mort. Dans la mythologie grecque, Hypnos, le dieu du sommeil, et Thanatos, qui personnalise la mort, étaient jumeaux. Jusqu’aux années 1930, où les premiers électro-encéphalogrammes de patients endormis ont montré que l’activité du cerveau se maintient pendant la nuit, les scientifiques voyaient le sommeil comme un état similaire au coma, un « emprunt fait à la mort ».

La science du sommeil

Depuis les années 1950, le développement de la polysomnographie, qui enregistre notamment l’activité cérébrale, le tonus musculaire, les rythmes respiratoire et cardiaque, a permis de mieux comprendre les mécanismes de l’endormissement et de l’éveil, ainsi que la physiopathologie des troubles du sommeil. Le rythme veille/sommeil est régi par des interactions complexes, à la fois génétiques, hormonales et neuronales, qui contrôlent l’horloge biologique interne. Si l’on sait que le sommeil est indispensable à la vie, on sait aussi que ce n’est pas du temps perdu.

De nombreuses études ont montré qu’une « dette » de sommeil chronique a des conséquences néfastes pour la santé. « Lorsqu’une personne fait de l’insomnie sur une longue période, elle est plus à risque de souffrir de dépression, d’hypertension et de troubles d’attention. Alors qu’on a longtemps pensé que l’insomnie était un petit symptôme, on la considère aujourd’hui comme une maladie à part entière », explique Charles Morin, de l’université Laval, qui vient de publier une étude montrant que la propension à l’insomnie est en partie génétique.

L’insomnie peut en effet être un enfer, transformant chaque nuit en cauchemar et chaque jour en une lutte pénible contre la fatigue. « Il existe des insomnies causées par des maladies organiques, comme les maladies neurologiques ou des douleurs, mais la plupart des insomnies sont d’origine psychophysiologique. Elles sont déclenchées par un événement stressant, comme un deuil ou une perte d’emploi, puis elles s’auto-entretiennent en générant de l’anxiété »,  explique Régine Denesle, psychothérapeute et responsable de la clinique d’insomnie du CEAMS (Centre d’études avancées en médecine du sommeil) de l’Hôpital du Sacré-Coeur de Montréal. C’est un cercle vicieux : l’angoisse de ne pas dormir devient la cause même de l’insomnie.

D’ailleurs, le fait d’être réveillé à 3 heures du matin est vécu différemment d’une personne à l’autre et d’une culture à l’autre. «Mais dans nos sociétés industrialisées, où on est obligé d’être au travail à 8 heures le matin, le fait de ne pas dormir peut devenir une obsession », affirme Charles Morin.

Le culte de la performance, du dépassement de soi et de l’épanouissement individuel, qui prévaut depuis une cinquantaine d’années, n’est probablement pas étranger à nos angoisses nocturnes.

Une overdose de somnifères

Pour être à la hauteur et s’assurer une bonne nuit de sommeil, on se tourne abondamment vers les somnifères. Fait révélateur du mal-être contemporain, les hypnotiques et les anxiolytiques sont parmi les médicaments les plus vendus au monde. « On en consomme beaucoup trop », affirme sans détours la psychothérapeute Régine Denesle. Il faut dire qu’il y a l’embarras du choix : au Canada sont disponibles 14 benzodiazépines, les somnifères les plus prescrits, ainsi que des antihistaminiques comme le Nytol® et le Dormiphen®, en vente libre.

Cette dépendance n’est cependant pas nouvelle non plus. Les pilules du sommeil ont vu le jour vers la fin du 19ème siècle, grâce à l’essor de la chimie, prenant ainsi le relais de l’opium. En 1888, les usines allemandes Bayer mettent au point le sulfonal, efficace contre l’insomnie « par suractivité de l’esprit ».  En 1903, la commercialisation du barbital (ou Véronal), un barbiturique, signe le début de la médicalisation officielle de l’insomnie…

Soixante ans plus tard, plus de 450 tonnes de barbituriques se vendaient chaque année aux États-Unis, soit l’équivalent de 24 doses de 100 mg par habitant, enfants compris ! Bien qu’ils soient encore utilisés (surtout comme stupéfiants), les barbituriques, du fait de leur inefficacité à long terme et de leur forte toxicité, ont  été supplantés dans les années 1960 par les benzodiazépines, qui règnent aujourd’hui sur notre sommeil. Agissant sur les neurones, ces médicaments renforcent l’action du GABA, un neurotransmetteur aux effets tranquillisants.

« Ces somnifères entraînent une dépendance psychologique et leur efficacité diminue progressivement ; c’est ce qu’on appelle la tolérance pharmacologique », avertit cependant Régine Denesle.  L’arrêt des benzodiazépines provoque souvent un retour en force de l’insomnie, qui incite rapidement à augmenter les doses.

Leur consommation continue sur une longue période pourrait même augmenter de 20 à 50 % le risque de développer la maladie d’Alzheimer, comme vient de le révéler une étude française menée par Bernard Bégaud, pharmaco-épidémiologiste à l’université de Bordeaux.

D’accord. Mais comment faire pour (ré)apprendre à dormir sans pilules ? En adoptant une bonne hygiène de sommeil, et en suivant, si possible, une thérapie cognitive et comportementale, qui permet d’améliorer le sommeil dans 90% des cas. « Mais on manque cruellement de ressources adaptées et de cliniques du sommeil au Québec, déplore Régine Denesle, dont la clinique affiche des listes d’attente d’un an. Pour commencer, il serait bon de dédramatiser la situation. On peut très bien vivre avec ses insomnies, c’est surtout l’anxiété qui fragilise le système immunitaire et cause des problèmes cardiovasculaires ». Cesser de s’inclure dans la catégorie « insomniaque », accepter de fonctionner au ralenti de temps en temps, oublier ses soucis et faire fi du stress ambiant… Plus facile à dire qu’à faire ? L’insomnie a certainement encore de belles nuits devant elle.

Reportage paru dans le numéro de décembre-janvier 2012. À lire en pdf ici.

 

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