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Société

L'ignorance des analystes

Par Anabel Cossette Civitella - 30/03/2017
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Les analystes financiers, en conseillant mal les investisseurs, ont contribué à la crise de 2008. Sans changement dans la gouvernance, il n’y a aucune raison que le désastre ne se reproduise pas.
 

Ils sont censés tout savoir sur les entreprises cotées en Bourse, connaître les pièges du marché, prédire les tendances économiques et… avoir du flair. Les analystes financiers détectent, pour leurs clients, les placements les plus avantageux. Mais est-ce vraiment le cas ? Ont-ils réellement à cœur la situation financière de leurs clients et des marchés ?

Ce n’est pas ce que laissent croire les résultats d’un article publié en 2013 dans le Journal of Finance and Risk Perspectives, par Ahmed Marhfor, professeur responsable de la maîtrise en administration des affaires pour cadres à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), et son équipe.

Après avoir analysé le cas de 14 294 entreprises dans 44 pays, de 1995 à 2007, l’équipe a conclu que les activités des analystes financiers, contrairement à leur mandat, n’aident pas les investisseurs à placer leur épargne auprès des entreprises qui offraient les meilleurs projets d’investissement. Peu importe la compagnie, peu importe le pays où elle se trouve et peu importent les lois qui encadrent les activités des analystes financiers, en moyenne, l’apport de ces spécialistes est équivalent à… zéro !

Informer le marché

Pour mieux comprendre, il faut savoir que l’achat de titres et d’actions à la Bourse fonctionne un peu comme on emprunte de l’argent à la banque, explique Ahmed Marhfor. Cette dernière prête à faible taux d’intérêt aux personnes qui ont une bonne cote de crédit, mais à haut taux aux mauvais payeurs. De la même manière, les investisseurs sont prêts à allonger plus ou moins d’argent selon le caractère risqué ou non de l’entreprise sur laquelle ils misent. Par contre, « sur les marchés, on arrive plus difficilement à faire la différence entre les bonnes et les mauvaises entreprises », soit celles qui auront un bon rendement dans le futur et celles qui perdront de l’argent, ajoute-t-il. C’est ce qu’on appelle l’asymétrie d’information.

Les analystes financiers ont pour tâche de réduire l’asymétrie d’information. En théorie, un investisseur bien informé par l’analyste devrait choisir d’acheter les actions d’un projet qui crée de la valeur (par exemple, une nouvelle technologie de communication) et ne pas se préoccuper des mauvais projets qui ne donneront aucun rendement (par exemple, un nouveau type de lecteur VHS).

« Mais à cause de l’asymétrie d’information, de mauvais joueurs peuvent se glisser dans le marché et se faire financer par des gens mal informés », indique le professeur. Les bons projets, quant à eux, ne sont pas financés à leur juste valeur et sont incapables de trouver des fonds.

Dans le cas de la crise de 2008, les analystes financiers n’ont pas réussi à diminuer l’asymétrie d’information et à renseigner correctement les investisseurs des risques associés à leur choix. L’analyse exhaustive d’Ahmed Marhfor et ses collègues ne laisse rien présager de bon. « S’il n’y a pas de changement dans les manières de faire, tout laisse croire qu’une crise pourrait se reproduire », avertit le professeur.

Pourquoi le système fonctionne-t-il si mal ? En fait, les analystes tirent leurs informations privilégiées de leur réseau. Que leurs prédictions soient justes ou erronées, ils sont payés à la commission, c’est-à-dire un pourcentage à chaque achat et vente de titres. « Ils sont à la fois juges et parties », commente Ahmed Marhfor.

« Le modèle suppose que tout le monde est rationnel et de bonne foi, souligne-t-il. Mais dans la vraie vie, ça ne marche pas. » Même s’ils savent qu’un projet n’aura pas de bon rendement, ils peuvent décider de ne pas en tenir compte et plaider l’inaptitude si on leur fait des reproches.

Que faire, alors ? « Les crises financières se répètent; les scandales aussi. Il faut changer la gouvernance », dit Ahmed Marhfor. Malheureusement, les améliorations seront peut-être longues à venir. Au Québec, M. Marhfor croit que l’Autorité des marchés financiers manque de ressources pour réellement encadrer le travail des analystes. Quant aux États-Unis, si Barack Obama avait réussi à imposer une loi protégeant les investisseurs de propositions trop risquées, l’administration Trump veut maintenant faire marche arrière pour laisser un maximum de liberté aux marchés.

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