Suivez-nous sur Twitter Suivez-nous sur Facebook VQ  velo.qc.ca 
Reportages

Sommes-nous faits pour vivre en couple ?

Par Kenza Bennis - 28/03/2016



Le neurobiologiste Jean-Didier Vincent se souvient d’avoir visité, à sept ans, la grotte de Lascaux et d’y avoir ressenti une «émotion sacrée».

Sur les murs de ce «Versailles de la préhistoire», des peintures vieilles de près de 17 000 ans représentent des chevaux, des taureaux, des bisons et un hom­me couché sur le dos, en érection. Cette dernière image, dit-il, est à l’origine de son questionnement de scientifique sur le désir sexuel.

Il n’est pas le seul à s’être torturé les méninges sur l’amour, un thème longtemps chargé de tabous qui reçoit aujourd’hui une nouvelle lecture grâce à la biologie.

Et, 70 ans après son «émotion sacrée», Jean-Didier Vincent reste captivé par le sujet. Il a récemment fait publier l’essai Biologie du couple (Éditions Robert Laffont) dans lequel il fait appel aux dernières découvertes de l’écologie comportementale, de l’éthologie et de la physiologie pour tenter de percer les mystères du désir, de l’amour et du couple.

«Selon moi, dit-il, ce n’est ni la sélection naturelle ni la sélection sexuelle, qui sont l’essence de la vie. C’est la sélection érotique – c’est-à-dire le désir qui porte un individu vers l’autre – qui constitue le facteur essentiel du phénomène de reproduction et donc de conservation de l’espèce.» Le sexe, que l’auteur ne différencie pas de l’amour, devient donc, grâce au plaisir qu’il procure, le moteur de la reproduction sexuée, laquelle permet d’introduire la diversité génétique, assurant ainsi à notre espèce de meilleures chances de survie.

Cet instinct sexuel, soutient le neurobiologiste français, est inscrit depuis toujours dans nos gènes, notre cerveau et nos processus physiologiques. Si, au fil du temps, nous avons rompu l’alliance biologique entre sexe et reproduction, nous restons programmés pour cette «intellectualisation du rut» qu’est l’amour.

L’anthropologue états-unienne Helen Fisher, elle, distingue le désir – une faim de gratification sexuelle, peu importe le partenaire – de l’amour – l’exultation et l’obsession associées à un partenaire spécifique. Mais elle aussi pense que le sentiment amoureux est profondément inscrit dans la structure et la chimie du cerveau humain. «À l’instar de la faim, de la soif ou de l’instinct maternel, l’amour est un besoin physiologique, écrit-elle dans son essai Pourquoi nous aimons? (Éditions Robert Laffont); un système de motivation primaire du cerveau, autrement dit, une pulsion fondamentale de l’accouplement humain.»

Helen Fisher tire ces conclusions de six années passées, en tant que chercheuse à l’Institut Kinsey de l’université d’Indiana, aux États-Unis, à analyser l’activité cérébrale d’hommes et de femmes amoureux grâce à la récente technologie d’imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle.

À partir de ces images du cerveau, l’anthropologue affirme que l’amour est un sentiment humain universel, élaboré par certaines substances neurochimiques et certains réseaux cérébraux. Ainsi, le désir serait lié à la testostérone; le sentiment amoureux, à la dopamine; et l’attachement, à l’ocytocine et la vasopressine. Est-ce le secret de l’amour humain?

Normand Voyer, professeur de chimie à l’Université Laval, connaît bien ce cocktail de molécules; il va donner en avril sa deux centième conférence sur la chimie de l’amour. Il explique: «L’amour se passe en trois phases, chacune associée à des molécules spécifiques.»

La première est celle du coup de foudre ou de l’amour passionnel. Elle dure entre une journée et quatre ans. «Durant cette période, observe le chimiste, quatre neurotransmetteurs prennent notre corps en charge. C’est pourquoi, à cette étape, les amoureux ne sont pas dans un état normal!»

Il y a d’abord la phényléthylamine qui induit un sentiment de bonheur et donne l’impression de flotter sur un nuage. Ce neurotransmetteur favorise aussi la production de deux autres molécules: la dopamine qui stimule la transmission nerveuse, améliore l’humeur et suscite l’enthousiasme, et la norépinéphrine qui provoque un sentiment d’euphorie et pousse à faire toutes sortes de folies. À son tour, la norépinéphrine va se transformer en dopamine, la «molécule de l’urgence», qui augmente le rythme cardiaque et la pression artérielle et fait si facilement rougir les amoureux. «Au bout de 18 mois, les concentrations de ces 4 mo­­lé­­cules commencent à décliner, continue le chimiste. Si bien que, au bout de quatre ans, il n’y a plus aucune trace d’elles.»

Il faut souligner ici que tout le monde ne connaît pas cette étape passionnelle. Plusieurs couples accèdent directe­ment à la deuxième phase, qui est celle de l’amour durable. Elle se caractérise par la production d’ocyto­cine, la fameuse hormone de l’attachement que les femmes sécrètent lors de l’accouchement et quand elles allaitent, et qui est aussi produite au moment de l’orgasme.

«L’ocytocine est un relaxant musculaire, précise Normand Voyer. Elle procure un sentiment de bien-être et de confort. Mais, avec le temps, le corps cesse de la produire, sans qu’on sache exactement pourquoi ni comment. Ce qu’on observe, en revanche, chez les couples qui ont plus de 50 ans de vie commune, c’est qu’une dépendance s’installe entre les partenaires. Leur relation devient fusionnelle. Les molécules en cause pendant cette période sont les endorphines, de puissants antidouleurs qui ont un effet positif sur l’an­xiété. Ainsi, quand, par exemple, un vieux monsieur attend sa compagne qui est en retard, il a tendance à vivre un stress aigu. La voir arriver va déclencher chez lui la production d’endorphines qui vont le relaxer et lui donner un sentiment de sécurité.»

L’amour serait-il donc un simple processus chimique? Sans aucun doute, mais pas seulement, allèguent les scientifiques qui se sont penchés sur la question. Pour Jean-Didier Vincent, l’amour est «bioculturel»; il est chimique, génétique, sociologique et démographique. «Le désir, ou l’amour, est provoqué par le cerveau, énonce-t-il. C’est chimique. Mais ce qui fait naître ce désir est lié à la culture. Nous tombons amoureux de telle ou telle personne en fonction de notre histoire, de notre imaginaire, de nos constructions mentales, etc.»

Selon Helen Fisher, une des forces principales qui con­duit à trouver irrésistible telle ou telle personne est notre «grille amoureuse», laquelle est tissée de mille et une expériences: les rituels familiaux, le type d’attachement qui nous lie à nos parents, les influences (télévisuelles, artistiques, religieuses, etc.), nos oncles et tantes, les professeurs ou les amis qui nous ont marqués. Bref, qui remplit une espèce de boîte noire unique à chacun, plutôt mystérieuse et en partie inconsciente, et qui module nos goûts.

Mais ces éléments liés à notre psyché et à notre environnement ne sont pas les seuls à affecter nos émois. Comme l’explique une autre neurobiologiste, Lucy Vincent dans son ouvrage Comment devient-on amoureux? (Éditions Odile Jacob), il y a plus que l’«influence co­gnitive», c’est-à-dire ce qu’on peut apprendre sur la vie de l’autre et sa façon d’être, qui nous pousse dans ses bras. Il y a aussi une «influence primitive», constituée de messages chimiques renseignant sur la constitution génétique de l’autre.

Ces messages chimiques passent principalement par notre odeur corporelle, laquelle est liée à nos gènes. Les gènes produisent en effet des protéines qui influent sur notre odeur. L’expression «je ne peux pas le sentir» aurait des bases scientifiques, comme l’a illustré une expérience assez connue menée en 1995 par les biologistes Claus Wedekind et Dustin Penn. Les chercheurs ont demandé à des femmes et à des hommes de sentir des teeshirts imprégnés de sueur. Leur conclusion: nous sommes attirés par les personnes qui ont les gènes HLA les plus éloignés des nôtres. Or, les gènes HLA (human leucocyte antigen) caractérisent notre système immunitaire et plusieurs scientifiques estiment que, plus on mélange ces gènes au sein d’une population, plus on a de chances de créer des combinaisons génétiques avantageuses quant à la résistance immunitaire.

Mais si les gènes immunitaires éloignés des nôtres ont des vertus aphrodisiaques, il n’en est pas de même pour tous les gènes.

En réalité, les études démontrent une grande homogamie chez les humains. Qui se ressemble s’assemble, dit l’adage, et cela s’avère vrai. Les conjoints se ressemblent en effet à bien des égards, autant psychiquement que physiquement. Et ce n’est pas leur mode de vie qui y change quelque chose, car ces similitudes sont présentes autant chez des couples de longue date que chez de jeunes mariés, précise Lucy Vincent qui cite des recherches comparant divers paramètres (niveau d’instruction, anxiété, taille des parties du corps, pression sanguine, etc.) chez les conjoints.

Et, oui, l’odorat semble également jouer un rôle dans ce choix de partenaire qui nous ressemble. En fait, nous serions séduits par les individus qui nous rappellent nos géniteurs: leurs expressions, un trait physique, le même humour ou la même odeur. Pourquoi? Rappelons qu’il existe deux types de relations interpersonnelles indispensables pour la survie et la reproduction: le lien parent-enfant (sans lequel nous n’au­rions pu survivre) et le lien de couple (sans lequel nous n’au­rions pas de descendance). Or, ces deux liens impliquent les mêmes mécanismes dans les systèmes nerveux et hormonal, note Lucy Vincent. «Dans un tel contexte, écrit-elle, il n’est pas étonnant d’être attiré par quel­qu’un qui fournit des stimulus semblables à ceux de nos parents.»

Si les recherches en neurosciences sont encore récentes et les mécanismes neurologiques liés au choix du partenaire ainsi qu’à l’influence des odeurs et des gènes pas en­core complètement élucidés, ces études suggèrent néanmoins que l’amour aurait, en effet, des fondements bioculturels.

Comme Lucy Vincent, Bernard Chapais, professeur d’anthropologie à l’Université de Mont­réal, pense que l’at­ta­­che­ment a des bases biologiques: «Il s’agit d’un mécanisme très ancien, présent chez tous les primates. On sait par exemple qu’un jeune chimpanzé qui perd sa mère peut faire une dépression et en mourir.» Il en est de même pour le mécanisme de coopération. «Comme l’attachement, ajoute-t-il, ce système de réciprocité (je te toilette, tu me toilettes; je te donne de la nourriture, tu me donnes de la nourriture) existe depuis très longtemps.»

Bernard Chapais ne s’arrête pas là pour expliquer l’origine biologique du couple. Pour lui, la jalousie, ainsi que la réceptivité sexuelle continue des femmes, est aussi un indice en ce sens. Le fait que les femmes puissent avoir des relations sexuelles hors des périodes d’ovulation, pendant qu’elles sont enceintes et qu’elles allaitent, est une spécificité humaine. «C’est une adaptation très probable au lien de couple, car c’est un mécanisme qui le cimente», soutient-il.

Mais plus que cela, ce sont les causes de la monogamie qui révèlent l’importance de la biologie dans nos relations amoureuses, croit l’anthropologue. Ces causes font d’ailleurs l’objet de tout un chapitre dans son récent essai Liens de sang, aux origines biologiques de la société humaine (Éditions du Boréal). Bernard Chapais y expose sa vision qui va à l’encontre de l’explication la plus courante de la monogamie. Selon lui, les parents avaient un avantage évolutif à coopérer pour s’occuper des enfants, lesquels, au sein de l’espèce humaine, nécessitent énormément de soins, et ce, de façon prolongée.

À partir d’une approche comparative entre le comportement humain et celui des primates, le scientifique soutient que la monogamie apparaît en premier et crée des conditions favorables à l’émergence des soins paternels (et non l’inverse). Ensuite, no­tre espèce n’est pas passée de la promiscuité sexuel­le (un système où mâ­les et femelles se reproduisent avec de nombreux partenaires) à la monogamie, mais de la promiscuité sexuelle à la polygynie (un mâle a des relations stables avec plusieurs femelles), puis à la monogamie. Enfin, ce passage de la poly­gynie à la monogamie s’explique par trois mécanismes indé­pen­dants qui se sont mis en place au cours de l’évolution.

Le premier, appelé «modèle de la surcharge paternelle», met en évi­dence qu’il devenait trop exigeant pour les mâles de nourrir plu­sieurs femelles. Le deuxième, le «modèle du nivellement des écarts de force», démontre que, avec le développement des armes, les mâles les plus forts n’étaient plus les seuls à pouvoir gagner les affrontements; ils n’ont donc plus été capables de garder plusieurs femelles pour eux seuls. Le troisième modèle, celui du «compromis de coopération», se met en place en même temps qu’une hausse importante des activités de coopération entre mâles (comme la chasse). Dans ce contexte, les mâles dominants avaient plus intérêt à partager leurs ressources – que ce soit les femelles ou les aliments – qu’à rester seuls.

Selon Bernard Chapais, ces trois mécanismes, vieux de centaines de milliers d’années, mettent en évidence les racines biologiques du couple. Les différentes étapes promiscuité-polygynie-monogamie vont aussi dans ce sens, car elles font partie de notre héritage évolutionnaire.

Aujourd’hui, la monogamie (sur le long terme ou en série) est le modèle le plus répandu dans nos sociétés, mais il n’en reste pas moins que la promiscuité sexuelle et la polygynie existent. «Ce système mixte est spécifique aux humains, fait observer le professeur d’anthropologie. Les autres espèces n’ont qu’un seul modèle, soit la promiscuité sexuelle (comme chez le chimpanzé), la polygynie (chez le babouin hamadryas) ou la monogamie (comme chez le gibbon).»

En fait, soutient Bernard Chapais: «Les fonde­ments biologiques du couple sont évidents. Cela ne veut pas dire pour autant que la culture ne joue aucun rôle. Au contraire. C’est elle qui transforme cet héritage et lui donne les multiples formes qu’il prend selon les contextes. Ainsi, dans notre société occidentale, il existe diverses façons d’être à deux. Il y a des couples hétérosexuels, homosexuels, avec ou sans enfants, qui restent plus ou moins longtemps ensemble, etc. Mais le couple ne disparaît pas pour autant et reste à la base de notre structure sociale. L’attachement, la récipro­cité, le besoin d’aimer sont profondément ancrés en nous!»

Lire aussi: Entrevue avec Martin Blais, de l'UQAM, sur le projet ÉPRIS
 
 


Photo: Caroline Hayeur/thermographie: spl

 

Afficher tous les textes de cette section