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01 décembre 2018

La recherche scientifique comme passe-temps

Photo: Télescope spatial Hubble

Mettre le grand public à profit pour faire avancer la science? C’est ce que font des projets participatifs, qui se multiplient. Pour le meilleur ou pour le pire?

La science participative ne date pas d’hier. En astronomie, on doit plusieurs découvertes à des non-spécialistes, dont celle de la planète Uranus en 1781. Du côté de la botanique, le frère Marie-Victorin demandait aux lecteurs dans la première édition de sa Flore laurentienne, en 1935, de lui communiquer leurs additions et corrections. Mais la révolution numérique propulse la contribution du quidam à un autre niveau. Et de plus en plus d’initiatives réussissent à être suffisamment crédibles pour que leurs résultats soient publiés dans de prestigieuses revues scientifiques comme Nature.

La participation de non-initiés est-elle source de risques pour la qualité des résultats scientifiques ? Non, d’après Vincent Larivière, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante et professeur à l’Université de Montréal. « M. et Mme Tout-le-monde ne participent pas n’importe comment à des recherches. Ces projets comportent généralement une démarche systémique bien encadrée par des chercheurs, auxquels des amateurs fournissent une foule de données difficiles à obtenir autrement », explique-t-il.

Par contre, Vincent Larivière se méfie lorsque des non- scientifiques sont responsables de l’analyse des données. « Après le débroussaillage des profanes, les chercheurs doivent valider et interpréter les données », juge-t-il.

Le professeur Yves Gingras, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), souligne que derrière ce joli terme de science participative se cache une réalité plus prosaïque. « Il ne faut pas être naïf : elle fournit de petites mains gratuites aux chercheurs pour réaliser du travail qui, autrement, coûterait une fortune ! » s’exclame-t-il.

Le temps de la science participative serait toutefois compté, du moins pour les projets de classification de masses de données, une tâche de plus en plus confiée à l’intelligence artificielle. « Dans plusieurs cas, les personnes participantes finiront donc par être remplacées par des machines ! » laisse tomber Yves Gingras.

Mais pour l’heure, les scientifiques du dimanche s’en donnent à cœur joie. Coup d’œil sur quatre projets d’ici et d’ailleurs qui illustrent le potentiel de la science participative.

Zooniverse

Chasseurs de galaxies et d’anciennes graphies

Dans le monde de la science participative, la plateforme Galaxy Zoo est probablement le projet le plus connu. Lancée en 2007 par des scientifiques de l’Université d’Oxford appuyés par une équipe internationale d’astronomes, elle permet aux internautes de classifier des galaxies selon leur forme. Au cours des 24 premières heures suivant sa mise en ligne, le site recevait 70000 classifications par heure… ce qui l’a planté !

Une décennie plus tard, Galaxy Zoo est toujours active et a nourri de nombreux articles scientifiques, dont un publié dans la revue Monthly Notices of the Royal Astronomical Society en 2016 qui dévoilait la classification morphologique de 120 000 galaxies.

Sa popularité est telle que ses créateurs ont élargi le concept en créant la plateforme Zooniverse, qui réunit des projets de science participative dans différents domaines. Comme Shakespeare’s World, où l’internaute peut aider une équipe de paléographes à transcrire des documents écrits à la main afin de mieux comprendre l’époque où vivait William Shakespeare (1564-1616). L’objectif est aussi d’alimenter l’Oxford English Dictionary avec de nouveaux mots et de nouvelles variantes de mots.

zooniverse.org

Photo: David Mark/Pixabay

RinkWatch

Les patinoires, témoins des changements climatiques

Alors que patiner et jouer au hockey en plein air est l’un des plaisirs de l’hiver en Amérique du Nord, des chercheurs de l’Université Wilfrid-Laurier, en Ontario, ont joint l’utile à l’agréable. En 2013, ils ont lancé le site RinkWatch, où les participants inscrivent leur patinoire et indiquent ensuite, chaque jour, si l’on peut y patiner ou pas, en plus d’entrer de l’information sur la qualité de la glace.

L’objectif : étudier les effets à long terme des changements climatiques. Environ 1 500 patinoires extérieures et étangs au Canada et aux États-Unis ont ainsi été enregistrés.

Les premières données ont permis de déterminer quelles sont les températures optimales pour patiner et ainsi d’établir des prévisions d’ici à la fin du 21e siècle. Les chercheurs prévoient que Montréal et Toronto connaîtront 40 % moins de journées où les conditions seront bonnes pour patiner en 2100.

Le groupe, qui a obtenu un soutien financier de la Ligue nationale de hockey, travaille maintenant à comparer les données météorologiques d’aujourd’hui avec celles d’il y a 50 ans. «En effet, on constate que la saison de patinage a raccourci», mentionne Robert McLeman, professeur associé en géographie et en études environnementales à l’Université Wilfrid-Laurier, qui a été l’un des initiateurs de RinkWatch.

L’article scientifique sur le sujet doit être publié prochainement.

rinkwatch.org

Photo: iStock

#eCapelan

Petits poissons cherchent photographes amateurs

Le capelan est essentiel à la vie aquatique : il sert de nourriture aux baleines, à la morue de l’Atlantique, aux oiseaux marins et aux phoques entre autres. Pourtant, on connaît peu cet humble poisson. Voilà pourquoi il est au cœur d’un projet de science participative au Québec et dans les provinces maritimes.

À l’été 2017, le site eCapelan.ca a été lancé par le WWF-Canada et l’Observatoire global du Saint-Laurent pour récolter des données sur les frayères de ce poisson le long de la côte atlantique. Les spécialistes cherchent à savoir combien il y en a et ce qui influence les stocks.

Tout un chacun est invité à transmettre ses photos du capelan qui « roule » (il arrive en grands bancs serrés) sur le rivage entre les mois d’avril et de juin, accompagnées de la date et des coordonnées GPS. Déjà, une quarantaine d’aires de fraye ont été signalées et la majorité a été validée par les chercheurs. Quelques-unes étaient d’ailleurs tout à fait inconnues des scientifiques !

« Nous voulons continuer ce projet sur le long terme pour noter les changements dans les lieux de fraye des capelans et cibler, avec des communautés, des plages qui auraient besoin d’être restaurées ou protégées de l’activité humaine pour favoriser la reproduction du poisson », précise Brianne Kelly, du WWF-Canada.

ecapelan.ca

Le Human Protein Atlas permet de localiser les différentes protéines au sein des cellules humaines grâce à des images obtenues par microscopie confocale. Photo: Human Protein Atlas

EVE Online – Project Discovery

Jouer pour l’avancement de la science

Comment susciter la participation de 300000 personnes à un projet scientifique? Une équipe a trouvé l’astuce : elle a intégré le module Project Discovery dans EVE Online, un jeu vidéo archipopulaire qui se déroule dans l’espace et qu’a créé l’entreprise islandaise CCP en 2016.

La première mission scientifique des joueurs consistait à classifier des protéines contenues dans les cellules du corps humain. Ils ont ainsi réalisé plus de 33 millions de classifications ! À l’aide de l’intelligence artificielle, les joueurs ont amélioré le modèle utilisé pour prédire la localisation des protéines, ce qui a permis d’identifier « 10 nouveaux membres de la famille des structures cellulaires connues sous le nom de rods and rings », indique Emma Lundberg, professeure au KTH Royal Institute of Technology à Stockholm, qui a conçu le module en collaboration avec CCP et Massively Multiplayer Online Science.

Ces résultats ont été publiés en août dernier dans Nature Biotechnology. Parmi les auteurs, on trouve Bergur Finnbogason, directeur de création chez CCP. Qui a dit que les jeux vidéos ne pouvaient pas être sérieux ?

Entretemps, les données recueillies sont intégrées dans le Cell Atlas, qui fait partie du Human Protein Atlas. À terme, ce programme permettra de déterminer l’emplacement de toutes les protéines humaines dans les cellules.

Project Discovery est récemment revenu à la charge dans le domaine de l’astronomie. La deuxième mission propose aux joueurs d’EVE Online de découvrir des exoplanètes en traitant des données captées par des télescopes spatiaux. Le projet est mené avec le Département d’astronomie de l’Université de Genève et le professeur Michel Mayor, qui a découvert la première exoplanète en 1995. Après un an et demi, plus de 80 millions de classifications de courbes de lumière ont été effectuées par des centaines de milliers de joueurs. Des scientifiques les analysent présentement.

Le projet pourrait prochainement intégrer des données plus précises récoltées par d’autres télescopes dont TESS, lancé en avril 2018. « Les joueurs sont encore très actifs et veulent aller plus loin, affirme Bergur Finnbogason. Ce projet, qui cadre tout à fait avec EVE Online, pourrait durer encore longtemps avec l’ajout de nouvelles données. »

eveonline.com/discovery

Science participative ou science citoyenne ?

Ces expressions ne sont pas synonymes, prévient Yves Gingras, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences et professeur à l’UQAM. Selon lui, il est plus juste d’employer le terme science participative quand on fait référence à la contribution de non-spécialistes à la science. La science citoyenne, elle, serait une mauvaise traduction de citizen science. « Elle signifie plutôt une science au service des citoyens, précise-t-il. Or, la science peut être vraie, fausse, utile ou inutile, mais elle n’est au service de personne. »

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