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Société

Icônes et religion: On ne veut pas le voir, on veut le croire!

31-03-2015

Le droit à l’image existe-t-il pour Dieu et ses prophètes? Un artiste peut-il sculpter, peindre, dessiner voire caricaturer une divinité au gré de son imagination? Cet acte peut-il constituer un blasphème? Ces questions, surgies dans l’actualité à la suite des récents attentats terroristes, ne sont pas nouvelles. Elles nous plongent directement dans l’histoire des religions monothéistes, comme nous le rappellent Malek Chebel, anthropologue des religions et spécialiste de l’islam, Marc-Alain Ouaknin, rabbin et philosophe, et Olivier Bauer, professeur de théologie et de sciences des religions. Trois penseurs qui nous offrent ici des regards croisés et éclairants sur l’iconophobie.

MALEK CHEBEL
Il est spécialiste des textes coraniques. Philosophe, psychanalyste et anthropologue des religions, il est l’auteur d’une trentaine de livres sur l’islam et les grands penseurs de la tradition musulmane, dont plusieurs sont étudiés dans les milieux universitaires. Son dernier ouvrage: L’inconscient de l’islam (CNRS Éditions, 2015).

L’islam est-il plus iconophobe que le judaïsme ou le christianisme?
L’islam n’est pas plus iconophobe que le judaïsme ou le christianisme, qui ont connu aussi leur période sombre de batailles contre les images représentant des personnages divins, juifs ou chrétiens. Dans le christianisme, les Byzantins ont mené dès le VIIIe siècle, et pendant 200 ans, une rude guerre en faveur de l’aniconisme, c’est-à-dire contre les images représentant la divinité. Ce courant de pensée, très dominant, a fortement influencé les musulmans. Le grand paradoxe, c’est que la question de la représentation des personnages divins se pose de nouveau avec acuité à un moment de l’histoire de l’humanité où l’image est omniprésente. Or, les musulmans aiment toutes les formes de représentations visuelles, y compris celles qui sont véhiculées par les outils technologiques – ils sont d’ailleurs très branchés sur les nouveaux médias. Leur rapport avec les images n’est pas du tout archaïque ni conservateur. Ce qu’ils n’aiment pas, c’est qu’on insulte et qu’on rabaisse le prophète Mahomet en le montrant dans des situations ou des postures outrageantes.

L’islam n’interdirait donc pas la représentation du prophète Mahomet ou de Dieu.
Dans la tradition islamique, on n’est autorisé à représenter ni le Prophète ni Dieu. Mais ni le Coran ni aucun autre texte fondateur de l’islam ne formule explicitement cette interdiction. En réalité, c’est l’usage qui a fait que toute image de Mahomet est effectivement devenue prohibée. Ce qui est surtout condamné dans les textes sacrés de l’islam, c’est l’idolâtrie, par ailleurs considérée aussi comme un grave péché par le judaïsme et le christianisme.

Dans le monde islamique, y a-t-il consensus sur cette épineuse question?
À ce sujet, je viens de lire un article du savant exégète Henri Lammens, prêtre jésuite, grand orientaliste et arabisant, décédé dans les années 1930, sur la position de l’islam primitif. Ce spécialiste de l’histoire de l’islam affirme lui aussi très clairement qu’il n’y a aucun texte dans le Coran, ni ailleurs dans la tradition musulmane, qui interdit la représentation de Mahomet ou d’autres grandes figures de l’islam. D’après lui, ce sont des textes de la tradition hébraïque – il faut savoir que, à l’époque de Mahomet, une communauté juive vivait à La Mecque – sur la question de la représentation des figures divines qui ont influencé l’attitude de l’islam primitif envers les images. Attitude rigoriste qui s’est traduite au fil du temps par l’interdiction pure et simple de toute représentation du Prophète ou de Dieu.

Mais des représentations très explicites de Mahomet existent bel et bien dans des œuvres picturales religieuses perses, turques et même indiennes!
Ces représentations sont apparues assez tardivement, au XVIe siècle, dans les milieux princiers, essentiellement en Iran. Il y a eu des représentations de Mahomet et de ses compagnons, et cette tradition s’est perpétuée pendant plusieurs siècles dans le monde chiite, surtout parmi les élites iraniennes. À cette époque et au siècle suivant, le Prophète était représenté d’une manière explicite. Mais à partir du XVIIIe siècle, on a commencé à escamoter et à brouiller les représentations de Mahomet et celles d’autres figures emblématiques de l’islam.

Comment expliquer que la calligraphie, art très populaire dans la tradition arabo-islamique, ne s’adonne pas à la représentation du Prophète, de Dieu ou d’autres figures de proue de l’islam?
Elle s’y adonne, mais à sa manière. L’islam étant une religion abstraite, il a fallu trouver un système pour représenter Mahomet. On a alors inventé la calligraphie qui est née dans les mosquées. Certains calligraphes ont transposé des images de façon à représenter des humains ou des animaux sous forme graphique, à partir du croisement des lettres de l’alphabet arabe. Ainsi, la représentation de Dieu est la transcription du mot «lui». Mais ce «lui» peut aussi être Mahomet. Cependant, ces représentations ne sont pas suffisamment explicites pour qu’on puisse affirmer qu’il s’agit bien de Dieu ou de Mahomet.

MARC-ALAIN OUAKNIN
Rabbin et docteur en philosophie, Marc-Alain Ouaknin est un spécialiste réputé de l’herméneutique des textes de la tradition juive et de l’œuvre du célèbre philosophe Emmanuel Levinas. Il est l’auteur d’une quarantaine de livres sur la pensée juive, la kabbale, le hassidisme, la phénoménologie de la religion, les grands philosophes juifs, etc. Il produit et anime une émission radiophonique hebdomadaire consacrée à la pensée juive, Talmudiques, diffusée sur France Culture.

Le judaïsme autorise-t-il la représentation de figures divines?
Dans la tradition juive, on ne lit pas les textes sacrés de façon littérale, c’est-à-dire en prenant les mots à la lettre, mais avec les commentaires – c’est le Talmud. La spécificité de la lecture juive des écritures, c’est de refuser que le texte écrit soit le porteur de la signification. Il est donc impératif d’interpréter ce qu’on lit. C’est pourquoi le Talmud interprète le texte des 10 commandements nous enjoignant de «ne pas faire d’images» de la manière suivante: ce qui est interdit, ce sont les images constituant des idoles. À partir du moment où ceux qui produisent les images refusent que ceux qui les reçoivent les interprètent, l’image devient une idole. La tradition juive interdit strictement toute forme d’idolâtrie.

Donc, le judaïsme interdit la sacralisation des images.
Si le but est d’«enfermer» une image et de la «sacraliser», celle-ci, en effet, est interdite. Par contre, si l’image en question est mise en mouvement par l’interprétation, elle est autorisée. Le Talmud raconte que le rabbin Gamliel, une haute autorité du judaïsme pharisien pendant la première moitié du Ier siècle, gardait dans son grenier un planétarium dans lequel étaient représentés le soleil, les étoiles et la lune. Les autres rabbins lui demandèrent: «Comment peux-tu avoir dans ton grenier des représentations des étoiles, de la lune et du soleil alors qu’il est spécifié très clairement dans les 10 commandements: “Tu ne feras pas d’images de ce qui est en haut dans le ciel, en bas sur la terre”?» Le rabbin Gamliel répondit sans ambages: «Si c’est pour étudier, c’est permis.» Il leur expliqua que ce planétarium et les images des astres qu’il contenait lui permettaient de réfléchir sur la question du temps, sur la manière dont il se construit et se déploie. Dans la tradition juive, on autorise les images à caractère divin si elles ont une finalité pédagogique.

Il y a des exceptions autorisées en ce qui a trait à la représentation de personnages divins, n’est-ce pas?
Dans la tradition juive, l’interdit de la représentation n’est pas ce que l’on croit. Il y a interdit quand la représentation d’une image ou d’une pensée enferme la réalité du monde, la réalité des idées ou la réalité des sentiments au lieu de les laisser s’exprimer et couler dans l’énergie du vivant. Tant qu’il y a un dynamisme du vivant, la représentation du divin est permise. Mais dès qu’une représentation emprisonne le vivant, elle est interdite. C’est pourquoi le judaïsme considère toutes les idéologies comme une idolâtrie.

Donc, dans le judaïsme, Dieu ne peut pas être représenté.
Dans la tradition juive, la non-représentation de Dieu s’explique par le fait qu’il faut laisser à l’infini la possibilité de rester infini. Quand vous confinez Dieu dans un concept ou une définition – y compris mais pas nécessairement dans une image –, vous êtes considéré comme un idolâtre. L’image n’est pas uniquement esthétique ou visuelle; elle est un système de signes fermé sur lui-même. Dans le judaïsme, quand il est dit: «Tu ne feras pas d’images», le terme employé en hébreu est temouna qui vient du mot hébraïque min, signifiant «espèce». Quand on parle de l’espèce animale ou de l’espèce humaine, on parle d’une catégorie. Or, dans le judaïsme, quand vous prenez un homme et l’enfermez dans la catégorie «homme», c’est de la représentation, c’est donc une image. Le judaïsme interdit très explicitement la catégorisation des humains, parce que, au lieu de considérer l’homme dans sa singularité et son exception, elle le dépouille de sa dimension de sujet unique et le dissout dans une catégorie générale conceptuelle appelée «homme». Le langage a très bien retenu cette formule: quand on veut insulter quelqu’un, on le traite d’«espèce de…» et l’insulte est dans le mot «espèce». On prive ainsi l’homme de sa singularité.

Et de plus, Dieu ne peut jamais être nommé.
Dans le judaïsme, il n’existe pas de mot pour désigner Dieu, parce que Dieu est infini et que tout mot est toujours fini. Il y a donc contradiction entre l’infinité du divin et la finitude du langage. La seule possibilité de parler de Dieu, c’est à travers la poésie, parce que l’acte poétique est un acte d’éclatement qui n’enferme pas le réel, mais l’ouvre au contraire à une respiration toujours différente, toujours autre. Le nom de Dieu doit toujours être dit et dédit. Ainsi le terme adonai, employé pour parler de Dieu, signifie «faire silence». Dans le judaïsme, le commentaire assume cette double vocation: dire et dédire le nom de Dieu.

OLIVIER BAUER
Professeur agrégé à la faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal, Olivier Bauer est un spécialiste reconnu de la ritualité et de la transmission de la foi dans la tradition chrétienne. Il est l’auteur de plusieurs essais remarqués, dont Une théologie du Canadien de Montréal (Bayard Canada, 2011).

L’iconophobie existe-t-elle aussi dans le christianisme?
À la différence du judaïsme et de l’islam, le christianisme est une religion de l’image. Le fait que, pour les chrétiens, Dieu s’est incarné en Jésus-Christ, et du coup a pris un visage et une apparence visibles, cela a permis au christianisme de se démarquer du judaïsme en représentant de manière très large et très fréquente différentes figures du divin, y compris celle de Dieu.

Quand les premières images de figures divines sont-elles apparues dans le christianisme?
Au IIe siècle, l’évêque Irénée de Lyon fut le premier théologien chrétien à formuler l’idée que Jésus, le Fils, était l’image visible du Père. C’est à partir de ce moment que Dieu a pris la forme d’un être humain dans la tradition chrétienne. Cette affirmation d’Irénée de Lyon a légitimé le visuel dans le christianisme. Mais ce n’est qu’à partir du IIIe siècle que sont apparues les premières images spécifiquement chrétiennes, c’est-à-dire des illustrations de grands personnages bibliques comme il y en avait déjà dans le judaïsme: Adam et Ève, Jonas, Noé, Moïse, etc. Ce n’est qu’à partir du IVe siècle que Jésus et Dieu sont représentés dans des fresques et des ouvrages religieux.

Qu’est-ce qui a légitimé, dans le christianisme, la représentation de figures divines?
C’est le fait que Jésus est considéré à la fois comme un vrai Dieu et comme un vrai homme – ce qui permet donc de le représenter. Au VIe siècle, le pape Grégoire le Grand utilisa une formule qui deviendra célèbre: «Ce que l’écrit procure aux gens qui lisent, la peinture le fournit aux analphabètes qui la regardent, puisque ces ignorants y voient ce qu’ils doivent imiter.»
S’il y a consensus dans l’islam et le judaïsme pour bannir toute forme de représentation visuelle de personnages divins, ce n’est pas le cas dans le christianisme. Même que la question divise les Églises depuis des lustres…
Dans la chrétienté, à partir du VIIIe siècle, plusieurs courants iconoclastes vont farouchement s’opposer à la représentation des figures divines. Des images représentant Jésus, Dieu et de grands personnages de la Bible seront même détruites. Le premier conflit majeur, appelé Querelle des images, opposa, au VIIIe siècle, l’empire romain d’Orient à l’empire romain d’Occident. Le second Concile de Nicée statuera d’une manière quasi définitive sur cette controverse en déclarant officiellement l’iconoclasme – c’est-à-dire le rejet de toute représentation des figures divines –, contraire à la tradition chrétienne.

Y a-t-il toujours des chrétiens iconophobes?
À partir du IXe siècle, l’Église chrétienne d’Orient, ou Église byzantine, fixe des limites à la production d’images et favorise plutôt les icônes. Il y a dans cette Église une grande méfiance envers la sculpture et la statuaire. Ses hérauts considèrent que, si une image ne fait pas d’ombre, elle est acceptable. Par contre, en relief ou en trois dimensions, elle devient suspecte parce qu’elle s’approche trop de la statuaire grecque et païenne. Les dirigeants de l’Église d’Orient craignent que le personnage représenté ne devienne une idole. Aussi vont-ils tabler sur l’art des icônes, dont la réalisation est rigoureusement codifiée et surveillée par la tradition et la communauté. D’ailleurs, une icône ne se «dessine» pas, elle s’«écrit». Le motif ne s’improvise pas. Il n’y a pas de place pour la créativité et l’individualité de l’artiste dans l’Église d’Orient. À l’opposé, dans l’Église d’Occident, l’artiste chrétien jouit d’une grande liberté.

Quelle est la position du monde protestant face aux images divines?
Au XVIe siècle, des mouvements iconoclastes protestants apparaissent en France, aux Pays-Bas et en Écosse. En ce qui a trait à la représentation des saints, la principale critique des réformistes à l’endroit du catholicisme est que, prenant figure dans des statues et sur des images, les personnages divins risquent de se transformer en idoles. Les protestants craignent que, en devenant populaires, Jésus, Marie et les autres ne se métamorphosent en demi-dieux et ne soient vénérés à la place de Dieu. À leurs yeux, ces images sont donc pernicieuses. Ils les ont souvent détruites et ont toujours refusé d’en décorer leurs temples.

La manière de représenter Jésus-Christ est-elle l’objet de différends dans le monde chrétien?
Dans le monde chrétien, l’idée de représenter artistiquement Jésus-Christ est largement consensuelle. Les controverses portent plutôt sur la manière dont il est représenté! Vous avez d’un côté le Jésus grec aux yeux bleus, qui ressemble à un surfeur californien à barbe blonde et, de l’autre, le Jésus sémite, qui prend les traits d’un homme barbu, à la peau brune et aux cheveux noirs frisés. Sur les images, c’est le Jésus grec qui a gagné.

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