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Société

L’immortalité ravivée

23-10-2014

Photo: Pixabay

Pauvres mortels qui ne veulent pas mourir! Pris d’une si grande crainte devant le vertige de la finitude, ils n’ont d’autre choix que de chercher le moyen de tuer la mort! Après la magie, la philosophie et la religion, la science ravive aujourd’hui le mythe de l’immortalité.

Indissociable de l’aspiration au bonheur, la quête effrénée de l’immortalité taraude l’homme depuis la nuit des temps. Déjà, les récits bibliques, grecs et médiévaux racontaient cette recherche désespérée de la vie éternelle; ce défi irrévérencieux lancé aux dieux.

L’épopée de Gilgamesh, dont le mythe haletant date de 4 000 à 2 500 ans avant notre ère, est indéniablement l’une des légendes les plus marquantes et les plus populaires du fougueux combat mené depuis des lustres par les humains pour vaincre la mort.

Roi de la ville mésopotamienne d’Uruk, Gilgamesh, profondément bouleversé à la vue du cadavre de son meilleur ami Enkidu, se lance dans un long périple qui le mène jusqu’aux confins du monde, dans l’espoir de percer le secret de l’immortalité. Après maintes péripéties rocambolesques, le héros fait la con­nais­sance d’un illustre sage, Utanapishtim. Tout en l’aidant à prendre conscience que l’immortalité n’est qu’une pure chimère, cet ingénieux alchimiste lui dévoile le secret de l’éternelle jeunesse: une plante fournissant l’élixir de vie. Gilgamesh s’empare par la force de ce végétal magique.

Mais son exultation ne dure pas longtemps. Pendant qu’il dort, un serpent lui dérobe son trésor. Gilgamesh comprend alors qu’il devra accepter de partager le sort commun des mortels.

La Bible hébraïque – l’Ancien Testament des chrétiens – a fait sienne la leçon donnée à Gilgamesh. Par exemple dans le Livre de Job, où l’homme est comparé à une fleur – «Il éclot, puis se fane» (Job 14:2) – et où la mort est «le rendez-vous de tout vivant» (Job 30:23). Puis dans le livre Qohelet – l’Ecclésiaste –, où l’on évoque la précarité de l’existence humaine – «Le destin des fils de l’homme et celui des bêtes est le même, l’un meurt comme l’autre» (Qohelet, 3:19).

Concept de l’âme

Mais si l’homme doit se résigner au fait que le corps n’est pas immortel, il ne renonce pas pour autant à l’immortalité. Toutes les traditions religieuses, notamment celles des trois grandes religions monothéistes, quoique selon des modalités différentes, fondent en effet leur croyance sur l’existence d’une âme immortelle. Pour leurs fidèles, c’est la pré­mis­se absolue de la réalité d’un au-delà; l’un des principaux fondements de la dimension religieuse de la vie.

Il n’y a pas que les religions ou les mythologies qui intègrent l’immortalité. Au fil des siècles, d’illustres penseurs non religieux, et même agnostiques, se sont escrimés à démontrer qu’une interrogation métaphysique profonde sur la nature de l’homme ne pouvait aboutir qu’à l’exis­tence d’une âme immortelle. À commencer par Platon, une longue tradition philosophique concluant à la dualité corps mortel/âme immortelle a fait florès, particulièrement en Occident.

Bref, remodelés selon les ambiances sociales et culturelles des époques, les fantasmes de l’immortalité enfouis dans le subconscient des humains semblent eux-mêmes immortels! Le mythe très tenace du progrès sans fin, l’un des principaux catalyseurs de la science moderne – perçue comme une forme laïque d’eschatologie – en est un exemple. La tech­no-science ne laisse-t-elle pas miroiter des remèdes qui pour­raient stopper radicalement le vieil­lis­se­­ment, ouvrant ainsi à l’humanité la voie de la jeunesse éternelle?

Déjà, à la fin du XIXe siècle, le physiologiste et neurologue français Charles-Édouard Brown-Séquard menait des travaux d’endocrinologie, convaincu que la longévité humaine pouvait être considérablement accrue grâce à un traitement révolutionnaire fondé sur l’administration d’extraits de glandes animales. Une cinquantaine d’années plus tard, le physicien russe Alexandre Bogomoletz essayait de mettre au point un sérum d’origine animale destiné à stimuler des fonctions physiologiques afin de limiter le processus de sénescence.

En 1952, Ana Aslan, docteure roumaine spécialisée en gérontologie, proposait à son tour un «traitement antiâge», le Gérovital. De nombreuses personnalités politiques et artistiques – Charles de Gaulle, John Fitzgerald Kennedy, Tito, Charlie Chaplin, Kirk Douglas, Salvador Dalí – ont d’ailleurs suivi ce traitement qui n’a pas donné – on l’a constaté – de résultats probants… Pendant ce temps, le chimiste Linus Pauling croyait ferme qu’on pouvait retarder le vieillissement en administrant des doses massives de vitamine C.

Le corps manipulable

La version moderne du dualisme oppose désormais non plus le corps et l’âme, mais l’homme et son propre corps, dont il refuse la finitude. Le corps n’incarne plus la singularité de l’être humain. Il est devenu un objet transitoire, manipulable, métamorphosable selon les humeurs et les rêves des scientifiques de tout acabit, Et «marchandisable».

Dans cet esprit, des projets techno-scientifiques, souvent utopistes, ayant pour objectif de repousser les frontières de la mort, ont été mis en branle, ces dernières années.

Ainsi, des entreprises états-uniennes et françaises spécialisées dans le séquençage de l’ADN proposent à leurs clients un procédé insolite: conserver des cellules de peau, prélevées généralement sous les aisselles. Une fois transformées en simili cellules souches embryonnaires, elles sont congelées et conservées jusqu’à ce qu’il soit possible de les cultiver pour «concevoir», dans un futur proche, des organes neufs qui remplaceront ceux qui seront devenus «défectueux».

Une idée du fond des âges

  • Entre 43 000 et 12 000 ans avant notre ère, les hommes de Cro-Magnon, comme ceux de Neandertal, enterraient leurs morts avec des outils leur ayant appartenu. Les sépultures contenaient aussi de l’ocre. On n’a jamais pu déterminer si ces objets avaient été placés là dans l’espoir que la personne continue à vivre dans un autre monde ou s’il s’agissait tout simplement d’un geste posthume d’affection.
  • L’une des plus anciennes mentions de l’immortalité de l’âme apparaît dans le dixième mandala du Rig-Veda, un ensemble d’hymnes de louanges de l’Inde antique composés entre 5 000 et 1 500 avant notre ère.
  • L’Égypte des pharaons se tournait vers Osiris, dieu de la fertilité et du développement végétal, et l’unique puissance divine habilitée à déterminer le lieu où un mort pourrait renaître.
  • Les briques ayant servi à ériger la tour de Babel portaient, dit-on, l’inscription suivante: «J’ai, Nabuchodonosor, fils de Nabopolassar, édifié cette tour en hommage au dieu Mardouk.
    Seigneur Mardouk, accorde-nous la vie éternelle.»
  • Au VIIIe siècle avant notre ère, les Grecs étaient résolument convaincus qu’aspirer à acquérir l’immortalité était un défi insensé. D’ailleurs, «immortel» et «dieu» sont souvent deux notions synonymes. Ainsi, Apollon dans l’Iliade affirme: «Jamais ne seront même race les dieux qui sont immortels et les hommes qui foulent le sol.
  • Plus sérieusement, l’audacieux projet Whole-Body Interdiction of Lengthening of Telomeres (WILT), lancé par des scientifiques états-uniens spécialisés en thérapie moléculaire, a pour but d’étudier la réparation des télomères, les extrémités des chromosomes. Selon Elizabeth Blackburn, ces «marqueurs révolutionnaires» sont sans aucun doute l’une des clés essentielles qui permettront un jour d’inverser les mécanismes du vieillissement. Les travaux de la biologiste ont aussi démontré que le mauvais stress est l’un des facteurs qui influent le plus sur la longueur des télomères. Or, au lieu de tabler sur des enzymes ou des médicaments pour essayer de les allonger – ce qui a pour effet délétère de provoquer des mutations génétiques minant le système immunitaire, de sorte que le risque de cancer est multiplié par 1 000 –, Elizabeth Blackburn préconise plutôt l’adoption d’habitudes de vie saine. On les connaît: faire quotidiennement de l’exercice physique, opter pour une bonne alimentation, cesser de fumer et, surtout, maintenir un état d’esprit positif. Désormais, il ne s’agit plus de mourir très vieux, mais de vivre jeune très longtemps. Une forme atténuée d’immortalité, soit, mais qui a le mérite de s’éloigner du mythe et de se rapprocher de la réalité!

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