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04 février 2026
Temps de lecture : 4 minutes

Un polaroïd de la recherche en pornographie

Illustration: Une main tenant une photo Polaroid, sur laquelle on voit le visage d'un homme aux cheveux très cours, portant une chemise noire. À l'arrière plan, la silhouette d'appareils électroniques: téléphone cellulaire, tablette, ordinateur portable.

Illustration: Dominic Bugatto

Tout et son contraire semble avoir été dit sur la pornographie, sujet délicat et polarisant. Dans un essai, le chercheur en sexologie et spécialiste de la question Simon Corneau remet les pendules à l’heure en offrant une synthèse fouillée et nuancée de la recherche récente.

Tout le monde ou presque a déjà été exposé à du matériel pornographique. En effet, 99 % des hommes en ont regardé au cours de leur vie, dont 91 % dans les 30 jours précédant le sondage, selon une étude américaine publiée en 2018. La proportion est respectivement de 92 % et de 60 % chez les femmes. Cette consommation suscite néanmoins son lot de réactions, allant de la panique morale à la banalisation. Et si on tentait d’en comprendre les nombreuses et complexes ramifications ?

Ce n’est pas un hasard si le mot « porno­graphies » est employé au pluriel dans le titre de l’ouvrage de Simon Corneau Pornographies : l’essentiel des savoir et enjeux. Loin de former un bloc monolithique, les contenus pour adulte se déclinent en une grande diversité de productions. Selon l’auteur, il serait réducteur de tous les considérer comme étant sur un pied d’égalité.

Avec la collaboration de six chercheuses, le professeur au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) démystifie dans cet ouvrage plusieurs idées préconçues sur la pornographie, dressant ainsi un état des lieux de son usage fondé sur la science. Pour ce faire, il présente de nombreuses données et expose les trois grands courants de pensée qui traversent les études sur le sujet : la perspective féministe antipornographie, qui voit dans la pornographie un outil d’oppression et de dégradation des femmes, celle du féminisme propornographie, qui défend la pornographie comme un droit à la liberté d’expression, et le paradigme de la pornographie comme pratique culturelle de consommation, qui reconnaît son caractère pluriel, sans la considérer comme étant bonne ou mauvaise.

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Québec Science Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à ce sujet ?

Simon Corneau Mon intérêt a émergé lors de mes études de baccalauréat en criminologie. Le sujet avait été brièvement abordé dans un cours. J’ai rapidement constaté à quel point il suscitait des débats contentieux et des positionnements individuels passionnés et polarisés. Cet intérêt s’est approfondi jusqu’à orienter mon projet de doctorat au début des années 2000, où je me suis penché plus particulièrement sur l’usage de la pornographie chez les hommes gais. Les recherches à ce sujet étaient encore rares à l’époque. Après plusieurs années à lire et à travailler sur ce sujet, j’ai développé le cours Pornographies et société à l’UQAM.

QS Votre ouvrage est le premier, du moins au Québec, à présenter un tel état des lieux de la recherche internationale sur la pornographie. En quoi était-ce pertinent et nécessaire de faire le point ?

SC Les recherches sur les retombées de la pornographie ont pris leur essor au début des années 1970 à la suite des travaux de la Commission on Obscenity and Pornography aux États-Unis. À cette époque, les préoccupations portaient principalement sur les liens possibles entre l’usage de pornographie, la criminalité sexuelle et les comportements antisociaux. Depuis, des milliers d’études ont été menées pour analyser les impacts potentiels de l’usage de la pornographie. Il était intéressant comme exercice de faire un polaroïd de la situation. Effectivement, ça n’avait pas été fait au Québec. C’est vraiment une tentative de condenser les savoirs.

QS Dans les débats publics, par exemple au sujet du projet de loi S-209, porté par la sénatrice Julie Miville-Dechêne, limitant l’accès en ligne des jeunes au matériel pornographique, on semble attribuer plus d’importance à la moralité qu’aux données scientifiques. Quel est le plus grand danger d’aborder ainsi cette question ?

SC Ce n’est pas facile de débattre sur un terrain moral. Lorsqu’on parle de pornographie chez les jeunes, je comprends que ça vienne faire vibrer des cordes sensibles. Il y a d’ailleurs un chapitre consacré à cette question dans le livre, qui mentionne notamment que les jeunes ne sont pas dupes. Ils sont capables de dire : « Ce que je vois est un spectacle, ce n’est pas la réalité et ça ne se passe sûrement pas comme ça dans le réel. » Je ne le cautionne pas, mais on ne peut pas se mettre la tête dans le sable : les jeunes y ont accès et en font usage. Maintenant, qu’est-ce qu’on peut y faire ? Même si on met en place des interdits et une forme de contrôle, il y aura toujours moyen de les contourner. Peut-on leur insuffler un certain esprit critique par rapport aux contenus véhiculés ? La littératie pornographique permet d’en parler tout en demeurant le plus neutre possible.

QS C’est ce que fait justement votre ouvrage. Étant donné qu’il s’agit d’un sujet délicat, avez-vous eu l’impression de marcher sur des œufs en cours de rédaction ?

SC Je n’ai pas eu l’impression de marcher sur des œufs, mais plus je lis de recherches, plus certains arguments me font réfléchir. On est encore bien souvent dans le pro ou dans l’anti, dans la condamnation ou la célébration. Le troisième paradigme nous demande justement d’arrêter cette opposition pour considérer que c’est un vaste terrain : il y a plusieurs types, plusieurs niches, plusieurs genres et plusieurs catégories de pornographies. Le chapitre sur la porno­graphie féministe, écrit par Alexandra Fournier et Julie Lavigne [respectivement sexologue et professeure au Département de sexologie de l’UQAM], en montre un exemple. Autre chose existe en dehors du mainstream, loin des représentations stéréotypées.

QS Votre livre est une mine d’or d’informations. On y apprend entre autres que 90 % des gens ne paient pas pour leur utilisation de pornographie et que l’âge de la première exposition se situe autour de 11-12 ans. Qu’est-ce qui vous a le plus étonné au cours de vos recherches ?

SC Si on prend l’exemple de l’âge de la première exposition, il n’a pas bougé depuis 40 ans. Le discours de panique qui affirme qu’il est terrible que les jeunes y aient accès de plus en plus tôt, eh bien… ce n’est pas un argument valable. De nos jours, on se dit que c’est pire qu’avant, parce qu’ils y ont accès en un clic de leur chambre facilement. Oui, d’accord. Mais est-ce que les conséquences à cet accès seront plus lourdes ? Pour le savoir, il faudrait suivre des gens pendant des années pour étudier, par exemple, les modifications de l’estime de soi ou les attitudes envers les femmes. Et encore là, ce serait difficile de prouver si c’est la faute de la pornographie. Elle peut faire partie de l’équation, mais ça ne sera pas le seul facteur en jeu.

QS Quel est selon vous le plus grand mythe qui circule sur la pornographie ?

SC On nous renvoie souvent le discours de la dépendance, de personnes complètement accros qui en consomment toute la journée. Il y en a, très certainement. Mais pour la vaste majorité des gens, la consommation de contenu pornographique est relativement rapide, les gens le font pour répondre à un besoin, puis passent à autre chose sans conséquences graves. Je cite d’ailleurs une étude australienne qui rapporte que 4 % des hommes se considèrent comme dépendants. Est-ce qu’il y a lieu de mettre effort, énergie et ressources financières pour combattre la chose, comme le réclament certains mouvements conservateurs et religieux, si 96 % des gens ne développent pas de problème ?

QS Le chapitre de votre ouvrage portant sur le racisme sexuel démontre que les fétichisations basées sur la couleur de peau ou l’origine ethnique sont encore très présentes dans les sites pornographiques, ce qui découle de rapports de domination historique.

SC Absolument. Mais en même temps, d’autres discours disent que la différence peut être excitante et que ces catégorisations mettent en avant la diversité culturelle. Il y a toujours un argument et son contre-argument. C’est pour ça que je ne me positionne pas et que je laisse au lectorat la possibilité de se faire une tête. Je n’en parle pas beaucoup dans le livre, mais la théorie des affects nous dit que la porno nous fait réagir. Il se passe quelque chose dans nos corps quand on en fait usage. Ce n’est pas unidirectionnel : la même représentation pourrait vous exciter, et moi, me dégoûter.

QS Vous soulevez qu’il y a plusieurs angles morts dans les études consacrées à la pornographie. Il y a par exemple beaucoup plus de recherche sur les risques liés à son usage que sur ses bienfaits. Comment cela se fait-il ?

SC En effet, beaucoup moins d’études s’attardent à regarder le plaisir et les aspects plus positifs. C’est une tendance macro de faire moins de recherche sur le plaisir que sur les problèmes associés à la sexualité de façon générale. On en parle peu en comparaison aux problèmes, comme les violences ou les ITSS, qui sont importants, bien sûr – il ne faut pas moins étudier ces sujets –, mais il y a des angles morts en ce qui concerne le plaisir.

QS Votre livre recense aussi plusieurs études contradictoires, notamment sur les représentations de la violence. Comment départager ces différentes conclusions ?

SC Les définitions mêmes de ce qui est considéré comme de la violence varient d’une recherche à l’autre. Ça amène de la complexité. D’où l’importance de comparer les études, de garder une approche critique et de nuancer. Je prends souvent cet exemple en salle de cours : si je mène une étude sur la pornographie violente avec mes 90 étudiants, comment pouvons-­nous établir une grille d’analyse consensuelle ensemble ? Ce n’est pas simple, car il est difficile d’établir un baromètre commun pour déterminer ce qui peut être considéré comme violent.

QS Il y a un lien très étroit entre le développement des technologies et celui de la pornographie. La démocratisation d’Internet a entraîné une véritable révolution au début des années 2000, au même titre que l’arrivée des magnétoscopes au tournant des années 1980. Est-ce que l’intelligence artificielle risque de bouleverser encore une fois cette industrie ?

SC À chaque palier de développement technologique, les mêmes paniques reviennent. Mais avant de dire que l’intelligence artificielle va empirer la situation, il faudrait commencer une étude dès maintenant. Pour l’instant, des écrits mentionnent certaines zones d’ombre, certains risques. Entre autres, on parle d’une perte de revenu pour les personnes qui travaillent dans le milieu. Il y a aussi la possibilité de créer des contenus considérés comme illégaux. Puisqu’on n’utilise pas de personnes réelles, certains parlent de « pseudo-­pornographie ». Comment est-ce que ça va être géré en droit ? Pour l’instant, ça suscite beaucoup plus de questions que de réponses.

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