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Société

Programmés pour la guerre?

27-11-2013

Il y a 10 ans, j’ai eu le privilège d’interviewer Jane Goodall. C’était à l’université de Guelph, en Ontario. La grande dame de la primatologie était arrivée avant l’heure convenue. Tailleur gris élégant et joli foulard coloré, elle était prête au jeu des questions auquel l’exposait son statut de célébrité médiatique.

Juste à côté, le grand amphithéâtre avait commencé à se remplir; plus de 3 000 jeunes du secondaire étaient attendus pour sa conférence, mais la dame avait tout son temps. Elle me dit: «J’aime tellement la curiosité des jeunes et leurs questions!» Et celles des journalistes? Petit sourire: «Ça dépend. Quand on parle de science, cela se passe généralement bien.» C’était de bon augure et l’interview s’était en effet bien déroulée. Nous avons ensuite prolongé la conversation tout en faisant quelques pas sur le campus.

Impossible de ne pas être impressionné par cette femme qui a passé plus de 40 ans dans la forêt tropicale africaine à observer les chimpanzés. En démontrant qu’ils fabriquaient des outils et qu’ils exprimaient des émotions, elle a changé notre vision envers ces cousins biologiques. Malgré le fait qu’elle ait été une femme dans un univers d’hommes et doublement isolée – physiquement dans sa forêt et intellectuellement dans une communauté scientifique qui la boudait –, Jane Goodall nous a poussés à repenser la distinction entre l’homme et les autres animaux.

Ce qui lui a le plus coûté, c’est sa découverte que la violence pouvait être un système organisé chez les chimpanzés. «Lorsque j’ai vu pour la première fois ces primates s’attaquer en groupe à d’autres chimpanzés de communautés voisines, m’a-t-elle raconté, cela a été un choc. Et lorsque tout cela s’est transformé en une guerre de quatre ans, au cours de laquelle les mâles du groupe le plus important ont systématiquement chassé et attaqué des individus des communautés voisines, incluant des femelles qu’ils ont laissées mourir de leurs blessures, j’étais secouée et triste. C’était effrayant.»

Faut-il en déduire pour autant que les humains auraient une propension naturelle aux comportements guerriers? Que la guerre serait «dans nos gènes»? Cette thèse a été avancée à plusieurs reprises, mais les preuves sont minces. Certes, quelques sites préhistoriques témoignent d’affrontements violents entre groupes d’hominidés, mais on ne sait rien des circonstances et on ne peut pas parler de massacre planifié et systématique.

Par ailleurs, on a souvent cité les travaux de l’anthropologue états-unien Napoleon Chagnon sur les Yanomami en Amazonie. Selon ses observations, les membres de ce peuple isolé sont en état de guerre permanent. Ils complotent sans cesse pour organiser des raids et tuer en masse des ennemis. La guerre semble aussi la grande affaire de certaines peuplades de Papouasie–Nouvelle-Guinée.

Mais d’autres études sur des populations primitives ont révélé l’inverse, soit la propension à coopérer ou à négocier lors de conflits. De toute manière, il est difficile de généraliser à partir de cas particuliers, surtout quand on parle d’un phénomène aussi complexe que la guerre. On se demande d’ailleurs comment l’observateur, tout scientifique qu’il soit, peut être à l’abri d’un biais dans ce type d’étude.

Derrière tout cela, il me semble toutefois qu’on fait de plus en plus appel à un argument touchant la biologie de l’évolution. L’idée est que la violence aurait servi de pression sélective dans l’histoire de l’humanité. Les survivants sont ceux qui se seraient le mieux adaptés aux conflits, en mettant en œuvre la violence organisée envers les groupes rivaux, donc en faisant la guerre. Encore là, les éléments de preuve sont faibles. Et l’on peut renverser l’argument: pourquoi la sélection naturelle n’aurait-elle pas favorisé, parmi nos ancêtres, ceux qui étaient particulièrement doués pour l’apaisement et la coopération?

Une étude récente, publiée dans Science (19 juillet 2013) a relancé ce débat. Loin de nous trouver une propension innée à faire la guerre, Douglas Fry et Patrick Soderberg, de l’université Vaasa en Finlande, concluent au contraire que la guerre n’est pas «dans notre sang» et serait plutôt un comportement adopté récemment. En analysant 148 événements d’agressions mortelles survenus dans 21 sociétés de chasseurs-cueilleurs, les chercheurs constatent que les 2 tiers de tous les meurtres peuvent être attribués à des disputes familiales, à des rivalités amoureuses ou à de la violence individuelle spontanée. Ils ne relèvent pas de comportements guerriers parmi ces sociétés.

Et c’est ce qui me ramène à Jane Goodall. Lorsque nous avons marché ensemble sur le campus, avant sa conférence, je lui ai demandé si la violence qu’elle avait découverte chez les chimpanzés était aussi en nous. «Il y a un côté sombre à notre nature, avait-elle répondu. Nous avons de fortes prédispositions à être agressifs et violents dans certains contextes. Mais je crois que la violence humaine est unique. Nous, et seulement nous, en tant qu’espèce, faisons subir délibérément aux autres des douleurs physiques et mentales, malgré le fait que nous soyons parfaitement conscients de la douleur infligée. Nous seuls sommes capables de cruauté.» Mais cela signifie-t-il que nous sommes à jamais esclaves de ce côté sombre de notre nature? «Absolument pas, avait-elle affirmé. Plus que toute autre espèce, nous pouvons maîtriser notre nature biologique. Et nous souvenir que la coopération et les attitudes altruistes font aussi partie de notre héritage de primates.»

Alors, sommes-nous programmés pour la guerre? Je me range du côté de Jane Goodall. La «biologisation» de la guerre est une idée tordue. Non seulement est-elle faible sur le plan scientifique, voire indémontrable, mais elle est moralement indéfendable. Elle sape notre capacité à coopérer et à faire la paix, un aspect tout aussi important de notre nature.

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