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Société

Trump: une anomalie qui nargue les politologues

Le politologue américain Alan Abramowitz n’a pas attendu les critiques; il l’a annoncé lui-même. Après avoir infailliblement prédit l’issue du vote populaire de chaque présidentielle depuis 1988, sa boule de cristal semble brisée.

Elle se nomme Time for Change. Il s’agit en réalité d’un modèle de prédiction électorale qui, étrangement, prévoit une victoire à l’arraché pour Donald Trump le 8 novembre prochain : 51,4 %, contre 48,6 % pour Hillary Clinton.

Le hic ? La grande majorité des sondages menés au cours des derniers mois donnent une avance à la démocrate. « On ne peut que conclure que le modèle ne tient pas la route, cette année, et que le résultat électoral déviera de ce qu’il prédit », laisse tomber en entrevue le politologue de l’université Emory, à Atlanta.

Le cas d’Alan Abramowitz est loin d’être unique; la campagne électorale de 2016 aux États-Unis a mis la science politique à rude épreuve. Tout comme les journalistes, les commentateurs et l’establishment des partis politiques, la plupart des politologues n’ont ni vu venir ni cru en la montée en puissance de Donald Trump, depuis l’annonce de sa candidature en juin 2015 jusqu’à sa victoire aux primaires républicaines en mai dernier.

Un autre modèle fort populaire dans les départements de science politique et dans les médias, conçu celui-là pour prédire le gagnant des primaires, a mordu la poussière. Consigné dans l’ouvrage The Party Decides, ce modèle repose sur une thèse simple : lors des primaires, c’est le parti qui a, en définitive, le plus d’influence sur le choix du candidat. Or, rien n’était plus faux dans le cas du victorieux milliardaire, véritable bête noire des ténors du « Grand Old Party », comme on surnomme le Parti républicain.

Le très médiatisé politologue Daniel Drezner, de l’université Tuft, au Massachusetts, est allé jusqu’à déclarer sur le site du Washington Post, fin février, que ses pairs et lui avaient peut-être une responsabilité dans le succès électoral de Donald Trump. À force d’affirmer, sur la base de leurs modèles, que l’homme d’affaires n’avait aucune chance de remporter les primaires, personne, y compris les leaders du Parti républicain, ne se serait donné la peine de le contrer. Devenus acteurs malgré eux du jeu politique, les politologues auraient donc mis en échec leurs propres modèles !

La fin du statu quo
Ce n’est pas la première fois que les politologues cafouillent. La mère de tous les séismes non anticipés est sans aucun doute la chute de l’Union soviétique en 1991, qui a plongé la science politique dans une crise existentielle. Deux ans plus tard, le doyen des historiens de la guerre froide John Lewis Gladdis écrivait dans la revue scientifique International Security que l’événement était « d’une telle importance qu’aucune approche de l’étude des relations internationales prétendant à la prescience et à la compétence n’aurait dû faillir à le voir venir ». Et pourtant, ajoutait-il, « personne ne l’a vu venir ».

Le même scénario s’est répété lors du Printemps arabe, en 2011, puis avec le Brexit en juin 2016 et, enfin, avec la vague Donald Trump.

Ces revirements inattendus ont une chose en commun : ce sont des ruptures avec le statu quo. « Les sciences sociales ont de la difficulté à développer des analyses anticipatoires qui président ces effets de ruptures. Leurs approches sont linéaires », explique Ariel Colonomos, auteur de La politique des oracles : raconter le futur aujourd’hui et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique en France.
En prédisant l’avenir à partir des expériences antérieures, les scientifiques ont tendance à croire que le futur sera le prolongement du passé. Aussi, s’aventurer hors du consensus peut s’avérer risqué pour la réputation d’un chercheur. « Être critiqué pour ne pas avoir vu un changement est moins grave que d’être critiqué pour avoir annoncé un changement qui n’a pas eu lieu », dit Ariel Colonomos.

Cela dit, « Trump est une anomalie », rappelle Alan Abramowitz, ajoutant du même souffle qu’il n’y a rien qui ne tourne pas rond dans son modèle Time for Change. L’exception qui confirme la règle, quoi ? « Plusieurs modèles – dont le mien – reposent sur certaines prémisses : que les partis élisent des candidats mainstream capables d’unir leur formation politique après avoir remporté les primaires; et que les deux candidats à la présidence mènent une bonne campagne. Or, Donald Trump ne respecte aucune des deux prémisses. »

Le controversé magnat de l’immobilier vient ainsi brouiller les cartes et fausser les trois données fondamentales qui, dans le modèle d’Alan Abramowitz, lui prédisent pourtant la victoire : le taux d’approbation du président sortant au milieu de l’année électorale; le taux de croissance du produit intérieur brut lors du deuxième trimestre de cette année-là; et le nombre de mandats présidentiels effectués par le parti du président sortant. Moulinés avec une méthode d’analyse statistique, ces trois indicateurs quantifiables mis ensemble auraient prouvé leur capacité prédictive au fil d’études empiriques. Or, de toute évidence, rien dans ces données ne réfère à la personnalité ou aux gestes posés par les candidats en campagne. On présuppose en effet que ces facteurs n’influencent qu’à la marge les résultats électoraux. Ce qui n’est pas le cas avec le flamboyant candidat républicain qui a multiplié les insultes, flirté avec le racisme, tenu des propos dégradants envers les femmes, appelé obliquement à la violence et fait campagne sans l’appui des élites de son parti.

« Il y a beaucoup de leçons à tirer du phénomène Trump », affirme Pierre Martin, directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines à l’Université de Montréal. Au départ, lui aussi misait bien peu sur les chances de succès de l’ancienne vedette de téléréalité. « Mais en rétrospective, dit-il à présent, la science politique nous donnait beaucoup d’indices qui permettaient de faire une bonne prédiction. »

Ce qui a mis les politologues sur la mauvaise piste, croit-il, c’était la perception très négative du personnage par les électeurs républicains. « La présomption était que cette perception allait l’emporter sur sa popularité », explique M. Martin. Le brouillard s’épaississait aussi en raison des 17 prétendants qui se disputaient l’investiture républicaine – un nombre record qui rendait la compétition très aléatoire.

Le chercheur dans sa tour d’ivoire
Ensuite, poursuit-il, on a surestimé l’importance de l’appui de l’establishment du parti, tandis qu’on a mal évalué d’autres éléments pourtant déterminants : l’énorme avantage que lui conférait le fait d’être déjà archiconnu, tout comme d’être en tête dans les sondages, même légèrement, pendant de longues périodes. Et on a surtout négligé que son style et ses discours étaient en phase avec le rejet des institutions que partagent des millions de personnes aux États-Unis.

Il faut dire que les politologues, bardés de diplômes, évoluent dans une sphère bien loin de la base électorale du candidat républicain, constituée de cols bleus qui n’ont jamais fréquenté les campus universitaires.

L’échec des politologues à anticiper son succès trahirait aussi leur rejet bien personnel du phénomène social qu’il incarne. « La dimension hors système de M. Trump dérange des individus – universitaires ou journalistes – qui sont habitués à un système où il apparaît comme incivil. Prédire que le système perdurera, c’est donc aussi, parfois, le souhaiter », croit Ariel Colonomos.

C’est le wishful thinking en action. « Sinon, il faut accepter la possibilité que nos repères et notre mode de vie soient changés : si Trump était élu, les universitaires auraient, par exemple, la preuve que la haute culture [les universités] a une influence limitée sur l’éducation d’un pays. Accepter ce changement de cadre n’est pas un exercice plaisant pour certaines personnes », poursuit M. Colonomos.

Le fossé entre le monde universitaire et celui des partisans de Trump semble en effet bien profond. Selon les données colligées par le Higher Education Research Institute de l’université de Californie à Los Angeles, la part de professeurs d’université qui s’identifient comme « libéraux » ou « très à gauche » aux États-Unis est passée de 42 % en 1990 à 60 % en 2014. Inversement, la part de ceux qui s’affichent comme « conservateurs » ou « très à droite » a chuté, passant de 19 % à 13 %. Bref, les accointances pour le candidat républicain ont moins de chance que jamais de se développer sur les campus.

Surtout que le magnat de l’immobilier adopte un discours antiscientifique qui ébranle les bases sur lesquelles repose le travail des politologues. « Trump nie la fiabilité et l’existence même de points de repère reconnus par tous comme étant des mesures valides lorsqu’il martèle, par exemple, que le vrai taux de chômage est de 40 %, alors qu’il est de 5 %, rappelle Pierre Martin. On ne peut pas dialoguer dans un tel contexte. Et on ne peut pas rester impartial devant des faussetés crasses. »

Pas de lois absolues en politique
Bien qu’ils soient rares, certains politologues ont vu venir de loin le phénomène Trump. Rafael Jacob est de ceux-là. Ce doctorant en science politique à l’université Temple, à Philadelphie, et chercheur associé à l’Observatoire des États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand à l’Université du Québec à Montréal surveille Donald Trump depuis 2011. Le prétendant à la Maison Blanche caressait déjà le projet de se lancer dans l’arène politique et en avait alors parlé lors d’un discours remarqué à Las Vegas.

Mais c’est en septembre 2015, trois mois après l’annonce officielle de sa candidature, que Rafael Jacob a réalisé qu’il avait de très bonnes chances de l’emporter. Dès décembre, bien avant que ne débute le long processus des primaires, le doctorant publiait une note de recherche avec un titre sans équivoque : Oui, Trump peut gagner. « Nous n’avons, dans l’ère moderne des campagnes d’investiture présidentielle américaine, jamais assisté à la combinaison d’un tel mécontentement d’une tranche importante de l’électorat envers les élites et les institutions, d’une part, et d’un candidat-célébrité comme Trump, de l’autre, tapant sur ce clou avec autant de succès », y notait-il, prenant acte de la vague qui allait porter le milliardaire vers l’investiture républicaine.

Comment explique-t-il aujourd’hui cette intuition ? « J’ai regardé là où les autres ne regardaient pas », suggère Rafael Jacob, tout en précisant qu’il n’avait pas prédit la victoire de Trump, mais qu’il croyait en ses chances. Plus exactement, le doctorant qui a roulé sa bosse dans les cabinets politiques à Ottawa, dans un institut de sondage, dans une salle de nouvelles et dans une boîte de communications avant de faire le saut dans le milieu universitaire, mise sur une approche singulière. « Les modèles de prédiction ont une valeur certaine, dit-il, mais il faut être prudent, parce qu’il y a très, très peu de lois absolues en politique. Alors il faut y ajouter une approche journalistique : sortir des campus universitaires et de Washington D.C. pour aller “sur le terrain”. »

Typique ou non, une élection n’est jamais parfaitement prévisible, renchérit Pierre Martin : « En sciences sociales, les certitudes ne sont pas dans notre registre. Les prévisionnistes font toujours attention de présenter leurs résultats comme des probabilités avec une marge d’erreur. La réalité comporte toujours une part d’impondérables. » En somme, on peut toujours se laisser « trumper »…

Un modèle presque parfait
Bien qu’il ait prédit correctement l’issue du vote populaire à chaque présidentielle depuis 1988, le modèle Time for Change du politologue américain Alan Abramowitz n’a jamais été en mesure d’anticiper le score exact. C’est en 2012, lorsque Barack Obama affrontait le républicain Mitt Romney, qu’il a visé le plus juste, ne s’écartant que de 0,6 % du pourcentage de voix empochées par le président sortant. En 2000, il avait surestimé de 3,3 % la part du vote national arraché par le démocrate Al Gore qui avait George W. Bush pour adversaire. Ce fut sa pire prédiction en sept élections présidentielles. Pas si mal !

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